La forêt des sapins verts.

Journée quelconque du début du mois de janvier, 4 heures du matin. J'suis mêlée dans mes jours, ça n'importe pas tant présentement. Je suis dans la maison de mon enfance au fond du rang du lac à la Prêle à Saint-Nazaire de Berry. La seule chose que je sais avec certitude, c'est que je ne dors pas.


Chaque fois que je franchis la distance qui sépare la capitale de ma terre natale, mon cerveau s'active. C'est pas la porte d'à côté et j'ai le temps rien qu'en masse de penser à ce qui s'y trouve, à ce que j'ai en quelque sorte laissé derrière. Tout ce qui va avoir changé. Les enfants qui ne seront plus des enfants, le mobilier ou la couleur des murs que ma mère se plait à changer souvent, les quelques livres de plus ou de moins qui ont modifié les corps, les cheveux gris qui vont avoir poussé sur la tête et dans la barbe de mes frères. Je pense à tout ça, pis à plein d'autres affaires.




Y'a aussi ce qui n'aura pas changé d'un poil. Des choses qui sont immuables. Le menu traditionnel et la vibe simple, douce et sans prétention pour le souper du jour de l'an chez ma tante Louise pis mon oncle Daniel, qui clenche n'importe quelle sortie dans un restau huppé du centre-ville. La vision lointaine de la maison maternelle et de sa toiture rouge quand on arrivera enfin au bout du rang pis qu'on entrera dans la cour. Les sapins minuscules que mon père a planté quand j'étais kid pis qui continuent de pousser très bien sans moi, tellement qu'ils dépassent désormais le garage et la maison. Le chien qui aboiera gaiement en se tortillant comme un perdu quand la porte va s'ouvrir pis le chat qui ne me lâchera pas une seconde dès le moment où j'aurai franchi le cadre de porte et qui réchauffera mon lit de sa présence chaque soir. Éric et Marie-Ève, les meilleurs amis du bout du rang que je n'aurai pas revus depuis douze mois, à la fois si loins mais si proches que je vais me sentir comme si je les avais vus hier et qui vont m’accueillir à bras ouverts sans reproches ni commentaires poches, parce qu'ils m'aiment sincèrement. Il y aura aussi ceux qui vont se permettre les commentaires négatifs concernant mes longues absences et qui vont malheureusement gâcher le seul moment où je suis présente au lieu de simplement me dire "Je suis content que tu sois là, tu m'as manqué" sans même s'admettre qu'ils ne sont pas venus me voir plus que je ne l'ai fait.


Le temps s'arrête dans cette forêt-là.




Chaque fois que je retourne chez moi, j'ai des émotions. Pis ça, c'est à la fois incroyablement rassurant et incroyablement angoissant. On dirait que depuis les années, j'ai perdu l'habitude du temps qui s'arrête. Tout bouge toujours autour de moi. Dans la rue ça circule jour et nuit. Le matin c'est la mélodie des piétons qui s'activent et qui bavassent en chemin. C'est aussi les automobilistes qui grattent leurs pare-brises et qui démarrent pour se rendre au boulot. C'est la boîte aux lettres qui fait un bruit métallique quand le facteur distribue le courrier... La nuit c'est les passants plus ou moins ivres qui rentrent chez eux, le déneigement qui fait trembler le bloc tout entier, les voitures qui vont je ne sais où mais qui doivent quand même faire leur stop au coin de ma rue avant de poursuivre leur route.


J'entends vivre des gens, en tout temps, tout le temps. Juste assez pour que j'me rende compte que la vie suit son cours, même quand j'entends ça de loin parce que je suis dans les bras de Morphée. Ce soir dans mon lit douillet de fond de rang, j'entends juste le chat qui ronronne roulé en boule à côté de moi. Le temps s'est arrêté. Mon cerveau, lui, spinne. C'est parce qu'il y a aussi une autre chose qui ne changera jamais. Je vais encore briser le coeur de ma p'tite mère quand j'vais m'en retourner en ville, pis d'y penser, ça m'arrache le mien.




© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's