La servie du Nelligan's

Quand t'es serveur, tu passes ta "semaine" dans un bar ou un restaurant qui grouille de monde. Le "weekend" venu (je me permet de mettre tout ça entre guillemets parce que c'est bien rare que le terme réfère à la semaine/fin de semaine conventionnelle), pour faire changement *tousse* tes amis vont te proposer d'aller bruncher, souper ou boire un verre quelque part, sans vraiment comprendre ton besoin de faire le contraire. C'est pas qu'ils manquent d'empathie ni de considération pour toi, c'est juste que les gens, ça sort la fin de semaine, c'est d'même.


Perso, j'suis plutôt casanière. Il m'arrive plus souvent d'avoir beaucoup plus envie de me pogner la quiche à deux mains devant un roman, la télé ou ma cuisinière que de sortir pendant mes congés. Des fois par contre, je fais un effort pour sortir de mon pyjama et replonger dans le bain de foule qui construit mon quotidien, pis quand je fais ça, y'a toujours des trucs qui me font tilter.


Quand t'es serveur, tu ne vois pas l'expérience restau de la même manière que les autres (les moldus, tsé). Toi, dès que t'entres dans la place, ton cerveau s'active. Même si le staff fait une bonne job pis que tu t'appliques beaucoup pour te concentrer sur le moment au lieu de l'environnement, tu remarques quand même un paquet de petits détails qui rendent ton expérience moyen reposante.



Les tables à débarrasser te sautent dans la face. Que ça soit quelques verres qui traînent ou le total mess, que ça soit loin ou proche de toi, tu vas remarquer pis ça va occuper tes pensées un p'tit boute. C'est un défaut professionnel qui est très appréciable quand t'es on duty, mais qui peut te pourrir la vie un peu quand t'es off. C'est comme si un morceau de toi voulait aller ramasser pis ça plane toujours dans un coin de ta tête. Probablement que tu trouves ça intense, mais c'est de même. Pis si tu trouves ça abusif, je suis quasi-convaincue que t'es pas serveur. Soyons honnête, le service ça rend un peu dingo à long terme.


Les assiettes sous le réchaud te font spinner sur ta chaise. Tu les as vues direct, tu le sais que c'est pas supposé de traîner là, pis tu commences à te demander si c'est normal. Relaxe, tu souffres de distorsion temporelle. C'est un phénomène scientifique (not) qui fait que le délai de service a l'air plus long quand t'es observateur impuissant au lieu d'être occupé à courir partout. Ce n'est qu'une illusion. Il existe une variable qui amplifie la chose (même chez le commun des mortels) ; Si t'es mort de faim. Dans ce temps là, tu peux ajouter un exposant à ta fausse impression d'attente.



Tu remarques tous les nouveaux entrants. Aussitôt que quelqu'un met le pied dans la place, même si t'es en grosse conversation avec tes chums, tes yeux vont bifurquer une seconde. Ça fait partie de la game, c'est tellement quelque chose d'important le reste du temps que tu peux pas demander à ton cerveau de simplement désactiver la fonction, c'est rendu un réflexe. Essaie par contre d'être discret dans tes observations pis d'en revenir rapidement, ça pourrait gosser les copains d'avoir l'impression de pas être écouté attentivement.


Le monsieur arrogant accompagné de sa pimbêche de femme te fait grincer des dents. Il chiale sur toute pis même si tu l'trouves irritant, t'es pas capable de l'ignorer complètement. L'eau est pas assez froide, le vin est pas à son goût, il ne reste plus de pain, la présentation est so so, mais aussitôt que le serveur arrive, il ne mentionne pas ce qu'il serait nécessaire de mentionner pour palier à son éternelle insatisfaction parce qu'il est trop occupé à jouer à l'hypocrite. Le pire c'est quand tu l'entends dire qu'il va donner une étoile sur cinq quand il va faire le review de la place. Ça te donne le goût de fliper une table.



T'essuies le tour du lavabo pis tu mets de l'ordre quand tu vas à la salle de bain. C'est classique, c'est toujours tout trempe autour de l'évier parce que personne fait attention en se séchant les mains pis la poubelle déborde de papier brun. C'est plus fort que toi, tu prends 3 secondes de plus pour le bien être de tous pis tu enfonces ton pied dans la poubelle pour faire de la place (on ne met jamais une main dans un contenant dont on ne connaît pas le contenu, c'est une question de sécurité) après avoir jeté l'essuie-main qui t'as préalablement servi à essuyer tes mains, puis les flaques d'eau. Au nom de tous, merci. Comme ça se fait en cachette derrière une porte close, n'en parlons plus, c'est sûr et certain que ça dérange personne.


Tu considères toujours les autres pendant tes déplacements. T'as vu le serveur qui s'en vient avec son plateau plein, la madame qui est en train d'enfiler son manteau avec les bras en l'air, le kid qui profite de la distraction de son père pour se pousser à toute vitesse en direction opposée avec l'habileté d'une girafe qui vient de naître pis tu te dis que tout ça a le potentiel de vraiment mal se terminer, alors tu attends sagement ton tour à l'écart du chaos avant de bouger. Combien de fois ça t'a épargné un carnage... c'est définitivement une excellente habitude. T'as pas besoin de te sentir coupable pour ce coup-là.



Tu te compares. Ça, c'est le pire parce que c'est encore plus hors de contrôle que le reste de tes pulsions. Tu observes le staff pis tu commentes dans ta tête. Des fois tu prends des notes pour t'améliorer parce que le service était épatant, mais d'autres fois tu te dis que ça l'échappe en TA pis que ça a pas de bon sens de faire ça au monde. Tu t'arrêtes pas au service parce que dans ta tête, ça va plus loin que ça. Tu observes l'établissement en général pis comme pour le personnel, tu prends des notes pour les "do's and don'ts". Tu vas même jusqu'à comparer les produits et les prix avec ce que toi tu as à offrir à ta job. C'est normal de vouloir se comparer, mais c'est un peu malsain de ne pas être capable de s'en empêcher. Bon... j'suis pas le meilleur exemple de lâcher-prise, mais ça se travaille.


À toi qui connais l'envers du décor, n'oublie pas d'être indulgent avec les moldus, ils ne savent simplement pas. Enjoy ton moment, pis... laisse couler (le vin, surtout).










© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's