Magicienne

Il y a trente-quatre ans aujourd'hui, je voyais le jour. Le sept octobre. Le sept chanceux, le mois des sorcières, ça ne pouvait qu'être spectaculaire. C'est sur que de recevoir le nom magique Choquette ça vient avec de grands pouvoirs. J'ai découvert les miens rapidement, ils me sortaient littéralement par les yeux. La première fois que je me suis mise en colère, les ampoules de la cuisine se sont transformées en feux de bengale. Divertie, éblouie, ma colère s'est dissipée immédiatement, laissant place à la terreur dans le regard de mes frères spectateurs de la scène. Je ne savais pas encore parler, mais ma mère était ben fière. Après avoir ramassé le verre brisé, elle m'a prise dans ses bras en scandant "Ma fille n'est pas née pour une p'tite toast" (d'ailleurs, on est encore en train de débattre pour officiellement modifier l'adage du p'tit pain que j'avais grillé au passage, avec les lumières).




Avec les années, on a commencé à faire une liste de tout l'extraordinaire que j'avais reçu avec mon premier souffle. La première fois qu'on s'est rendu compte que j'étais invisible dans le noir, c'était en jouant une partie de cache-cache. Pendant que mon frère comptait, j'ai hurlé "JE VAIS ME CACHER DANS L'ARMOIRE DE LA CUISINE" (notez ici que l'esprit stratégique redoutable ne fait même pas partie de mes super pouvoirs, c'est venu en prime avec le reste). À la fin du compte à rebours, mon frère n'avait plus envie de jouer avec moi. Alors je suis restée dans le noir de l'armoire, complètement invisible, jusqu'à ce que je décide d'en sortir par moi-même parce qu'être invisible dans le noir, c'est long. Des fois. Surtout quand on espère être retrouvée avant que Passe-Partout commence.


Quelques semaines plus tard, j'ai découvert que j'avais la capacité de me téléporter. Tant que la distance ne dépassait pas le mètre, j'y arrivais en une seconde. J'ai même découvert que je pouvais faire bouger les objets qui se trouvaient à distance de main. C'était fabuleux. T'aurais du voir la face de mes frères quand ils ont compris qu'ils pouvaient me demander de leur apporter n'importe quoi, n'importe quand, pour ne pas avoir à se lever eux-même. Je pense que c'est à ce moment bien précis qu'ils ont compris que ça ne valait même pas l'effort d'essayer de s'arranger sans moi. Ma venue dans cette famille a changé les choses, pas à peu près.




J'arrivais même à lire dans l'avenir, en autant que ça soit pas trop loin devant. Chaque fois que de la visite arrivait chez moi, j'étais la première à dire "Grand-Papa pis Grand-Maman sont arrivés", alors que tous les autres l'ignoraient. Je m'assoyais près de la fenêtre du salon et j'arrivais à prédire l'avenir à chaque fois. Que ça soit mon oncle, ma tante ou les voisins, je voyais tout le monde débarquer à l'avance et je pouvais ainsi prévenir la maisonnée. Ça laissait tout juste le temps à mes frères de se mettre des culottes. Mes super pouvoirs ont sauvé leur orgueil moult fois, définitivement.


L'étendue de ma puissance ne s'arrêtait pas là. J'arrivais aussi à comprendre les animaux. Quand personne ne voulait jouer avec moi, j'allais me réfugier près de l'enclos de mon petit veau. Il mettait souvent sa langue dans son nez, j'ai rapidement compris que c'était parce qu'il avait faim. Je ramassais alors des gerbes de foin que je passais à travers la clôture. À chaque fois il en mangeait. Je comprenais ce qu'il voulait, aucun doute. Ça a été un peu la même histoire quand j'ai compris que mon chat en avait marre de sa coupe de cheveux moche. Je n'ai pas fait ni une ni deux, je lui ai coupé les cheveux. Hors de question de le laisser souffrir davantage alors que je pouvais si rapidement le soulager du poids qui lui pesait sur la tête. À grands pouvoirs, grandes responsabilités!




Mon entrée à l'école m'a permis de faire culminer mes super pouvoirs. Dès la première année j'ai compris que je pouvais lire les symboles anciens. Les lettres autant que les chiffres, rien ne m'arrêtait. Ma grand-mère, grande magicienne-sorcière-herboriste-naturopathe a remarqué mon potentiel immense rapidement et me faisait lire ses livres de sorcellerie à voix haute pendant qu'elle continuait de faire croître ses cataractes. Je n'ai d'ailleurs jamais compris pourquoi elle était la seule à les voir. J'étais pourtant sympathique il me semble, elle aurait pu me les présenter. Je suppose qu'elles étaient timides, ses cataractes. C'est vrai que c'est intimidant de rencontrer une jeune magicienne aussi puissante que moi.


Mon génie était sans limite, si bien qu'au secondaire, je suis arrivée à mélanger les lettres ET les chiffres dans des formules magiques complexes que mes ancêtres sorcières avaient sûrement inventées pour fabriquer leurs potions-algébriques. Ce don insolite m'a également permis d'atteindre mon apogée linguistique. Même si je dormais sur mon pupitre un jour sur deux parce que je travaillais déjà à temps plein, j'excellais tout de même en anglais. Mon professeur avait bien compris tout ça en me surnommant "The sleeping beauty" et en me foutant la paix. Je le soupçonne d'ailleurs d'avoir été lui-même sorcier parce qu'on se comprenait sans se parler, en fronçant simplement les sourcils avec un air réprobateur.



Les études supérieures m'ont permis de découvrir un autre super pouvoir. Celui de communiquer sans mot et sans bruit. Les couleurs que j'appliquais sur mes toiles transmettaient des messages à ceux qui daignaient bien s'arrêter pour les entendre. J'ai compris l'ampleur de la chose quand les visiteurs de mes expositions se sont mis à recevoir des messages bien personnels provenant des oeuvres que je n'avais pourtant pas faites pour eux. Non seulement j'arrivais à m'exprimer sans mots, mais j'arrivais même à exprimer des maux, sans un mot. Ceux-ci semblaient d'ailleurs vivre leur vie à eux, racontant une histoire différente à chaque personne qui s'y accrochait les yeux. J'ai bien compris que mon art exigeait un peu d'indépendance, alors je l'ai laissé vivre sa vie loin de moi en vendant quelques toiles.


J'ai découvert un autre pouvoir sur le tard. Celui de conserver mes plus phénoménales puissances pour les gens qui se collent au cercle gravitationnel de mon esprit. Paraîtrait-il que mes plus grandes forces sont encore inconnues. Ça sera pas gênant de vieillir encore quelques années. Avec le recul de mon trente-quatrième automne, je regarde les feuilles rougir et tout ça me paraît bien lointain. Je ne t'ai pas écrit hier parce que j'ai découvert à mon souper de fête que je pouvais faire disparaître beaucoup de coupes de vin. Elles semblent toutefois me revenir comme une barre dans la face le lendemain. Va falloir que je travaille pour améliorer la maîtrise de tout ça, quand on est magicienne on a jamais fini de s'améliorer.


Much love.











© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's