Se serrer la ceinture.

Dans mon coin, y'a plein de postes de serveurs, cuisiniers et plongeurs d'affichés. En pleine saison du tourisme, avoir autant de postes à combler, c'est quand même un peu poche. Ça implique que les autres employés occupant les postes connexes doivent plus souvent qu'autrement mettre les bouchées doubles.




Y'a rien de nouveau là-dedans. Messemble que ça fait dix ans que je lis dans les journaux qu'il y a "pénurie de main d'oeuvre à Québec". Selon les statistiques, on est même les pires au Canada. Y'a pire que de devoir mettre les bouchées doubles. Y'a des entreprises qui doivent fermer une journée (ou plus dans certains cas!) juste parce qu'elles n'arrivent pas à trouver assez de personnel pour assurer le bon roulement d'la shop. Pour un restaurateur, une telle fermeture signifie évidemment des pertes de profits, et des pertes d'aliments également. C'est difficile à planifier.


Quand on pas beaucoup de marge de manoeuvre pour dénicher du staff, la qualité de celui-ci diminue, c'est bien évident. On a pas l'occasion d'être pointilleux, on doit diminuer nos critères.


"Le gratin de la société apprécie les restaurants chics et les serveurs obséquieux dont la spécialité est le gratin de courbettes" - Marc Escayrol



Chez nous ça s'exprime autrement. L'équipe est tissée serrée. En période de "crise" chacun met l'épaule à la roue. Dans le vaisseau d'or, quand quelqu'un doit arrêter de ramer par épuisement, ce sont les autres qui rament à sa place pour que le bateau conserve sa vitesse de croisière. Quand chacun en prend un tout petit peu plus, ça passe mieux. N'empêche. Un serveur reposé est un serveur plus performant et à force, tout le monde s'épuise, on est pas mieux que les autres.


Quand les travailleurs sont fatigués, ils sont plus à risque. Les blessures sont plus fréquentes et les erreurs aussi, alors que les sourires se font plus rares. C'est même pas un reproche ou une plainte, c'est un constat. Ce qui blesse encore plus qu'une petit bobo dans notre domaine, c'est que bien souvent, on est pas couverts. On a pas la meilleure protection, on va s'le dire. Souvent, on rentre travailler simplement parce qu'on peut pas se permettre de faire autre chose, et c'est loin d'aider la cause. Un serveur reposé et heureux est un serveur performant. L'inverse est tout aussi vrai.



J'ai vu passer quelques blagues à ce sujet sur les interweb. Des trucs du genre "Si tu veux que tes employés rentrent travailler, arrête de les traiter comme de la merde", par exemple. Ça ne veut pas dire que c'est suffisant, mais il faut bien admettre que les conditions ont changé dans les dix dernières années. Les salaires ont augmenté, le partage des pourboires est de plus en plus répandu, les patrons sont aussi plus permissifs sur les vacances, pas l'choix.


Récemment, j'ai formé beaucoup de nouveaux au Nell. On traite tout le monde du mieux qu'on peut. J'pense pas que personne se trouve mal chez nous. Ça les empêche pas de partir pour autant. C'est la vie, les gens vont et viennent, et souvent, on perd beaucoup d'énergie en formation pour quelque chose de bien temporaire au final. C'est un éternel recommencement.



J'sais ben que c'est pas simple, mais si on avait une couverture médicale plus élaborée, j'suis certaine que ça serait différent. On fait un travail exigeant physiquement, ça serait bien que l'outil principal de notre travail (notre body) soit pas couvert au minimum. Convaincue que ça changerait la donne...


Pas besoin de me lancer des cailloux si t'es pas d'accord, j'fais juste réfléchir en mode solution. Avant de juger, marche un mille dans mes souliers. Pis des souliers de serveurs, ça en fait du millage.







© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's