La fête des pas de père.

Je t'ai souvent parlé de ma mère, cette femme que j'admire pour être à la fois si tendre et si forte. Je t'en ai parlé dans différents billets (Le plus fort c'est ma mère! et Comment t'as fait maman, entre autres), c'est un immense morceau d'amour dans mon coeur. Je t'ai jamais parlé de mon père par exemple, pis si je l'ai pas encore fait, c'est parce que c'est un peu compliqué.




Bon là j'ai dis que c'était compliqué, mais en fait c'est plutôt simple. Je n'ai jamais vraiment connu mon père biologique. Je ne dis pas ça pour me plaindre (bien loin de là), je te rassure tout de suite. Étant la dernière née d'une famille de garçons uniquement, je n'ai pas manqué de modèles masculins (j'suis même un peu tomboy sur les bords). Au-delà de ça, j'ai eu la chance d'être la fille de coeur (à défaut d'être la fille de sang) d'un homme respectable qui portait son nom à merveille : Guy Labonté. Sous sa garde, je n'ai jamais manqué de rien.


C'était un genre de poète romantique mal assumé. Faut dire que c'était pas la bonne époque pour être un homme rose, les préjugés traînaient encore aux alentours. Avec le recul, je gage qu'il aurait bien voulu avoir l'air tough, mais qu'il n'arrivait simplement pas à cacher son coeur immense. Même s'il lui arrivait d'être un peu bourru sur les bords à l'occasion, il ne quittait jamais la maison sans laisser un mot d'amour sur la table pour ma mère. Quelques fois, comme ça, sans raison, une gerbe de fleurs apparaissait dans la cuisine. Gentlemen qu'il était de son vivant, je ne pense même pas que ma mère a eu besoin d'ouvrir une seule fois la porte de la voiture ou de la maison quand elle était en sa compagnie.



Dire "je t'aime" était difficile pour les hommes de l'époque, je pense. Pourtant, lui, il le disait. C'est un certain matin d'hiver qu'il l'a dit pour la dernière fois. Il est parti tout bonnement travailler, a laissé un mot sur la table et n'est jamais revenu. Accident de travail. Boum, crack, pow.


Je me souviens encore, j'étais dans mon appartement d'étudiante, un demi sous-sol humide, quand le téléphone a sonné. Il devait être cinq ou six heures du matin. Le téléphone qui sonne à cette heure-là, ça n'augure rien de bon. J'ai répondu, engluée. "Manon, tu dois venir à la maison tout de suite, il est arrivé un accident...". C'était mon oncle. Je me souviens avoir déposé le combiné en espérant que tout ça n'était qu'un rêve. J'ai attendu quelques minutes, sans voix, pour ensuite me rendre compte que tout était bien réel. Je ne me souviens plus trop de ce qui est arrivé ensuite. C'est flou, je n'étais pas vraiment moi-même, je ne me souviens même pas comment j'ai fait la route pour me rendre.


Tout est allé bien vite par la suite, le tourbillon classique, ma mère dévastée et mes frères qui pleurent, des gens partout, tout le temps, des heures au salon, la haie d'honneur puis ensuite l'église. Comme c'était l'hiver, il a fallu en redonner encore au printemps pour la mise en terre. Une fois tout ça derrière, encore fallait-il nous réparer et apprendre à vivre sans poète romantique.



Cet incident-là a beaucoup impacté ma vie d'adulte. Même si on me l'avait dit plusieurs fois avant, j'ai seulement compris à ce moment-là qu'il ne fallait pas attendre pour vivre, parce qu'on ne savait jamais quand on allait devoir quitter. J'ai vu mon "père" travailler en malade toute sa vie sans s'accorder de répit en se disant que plus tard il pourrait en profiter, mais finalement, plus tard n'est jamais venu. Ça a fait de moi quelqu'un de très "jour le jour". Yolo. Les tragédies marquent, et parfois, avec le temps, on se rend compte que ça ne laisse pas que du mauvais.


Pour être un père, nul besoin d'être géniteur. Pour être un père, suffit d'être là et d'aimer. Je te partage ça aujourd'hui pour souligner la fête des pères, mais aussi la fête des pas-de-père. À tous ces hommes qui ont décidé de s'impliquer dans la vie d'enfants (jeunes ou moins jeunes), de prendre soin, d'aimer, d'accompagner, de protéger, d'inspirer. À toutes ces mères qui comblent les deux postes ainsi qu'aux oncles, frères ou amis qui font office de père remplaçant, je vous envoie un petit poème d'amour et vous offre un bouquet de fleur sur la table.


Bonne fête des pères aux concernés !


P.-S. Désolée maman, je sais que je t'ai fait pleurer... je t'envoie plein d'amour.







© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's