Substantielles substances.

Quand j'ai commencé à travailler au bar, j'me suis dit que la seule chose que j'aurais à gérer entre mes murs, ça serait l'alcool que les gens consomment, pis les gens eux-même. J'voyais ça bien simple (même si c'était un beau contrat), j'arborais à cette époque encore toute ma naïveté de jeune femme inexpérimentée. Laisse-moi te dire que j'ai déjanté. Mes réflexions roses bonbons ont un peu mangé une volé. C'est pas parce que moi je pense et agis d'une manière que les autres en font autant, bien loin de là.



C'est pas d'hier que les Hommes aiment s'enivrer et s'altérer les sens. L'humain expérimente avec l'alcool ou d'autres drogues depuis l'époque des égyptiens. Pis là je parle des Hommes, mais c'est plus large que ça parce que même les animaux aiment ça s'épivarder. On a juste à penser aux éléphants qui "virent des brosses" à grand coup de fruits d'amarula fermentés ou aux singes qui lèchent les chenilles toxiques pour se buzzer pis on comprend que moindrement que la bête est assez évoluée pour comprendre sa démarche d'altération des sens que déjà ça augmente le risque de développer un petit goût de revenez-y.


Y'a quelques semaines j'étais en poste sur un quart d'ouverture régulier. Il était même pas encore 18h pis y'a un gars complètement défoncé qui est entré pour prendre une bière (je sais bien qu'il n'y a pas d'heure pour être défoncé, mais on peut s'avouer que c'est moins fréquent de croiser des gens explosés le jour que la nuit). J'me suis rendue compte tout de suite qu'il y avait un petit quelque chose à surveiller parce qu'en plus d'avoir gossé dans l'entrée comme un marteau piqueur pendant quelques secondes avant de pouvoir gérer ses pieds pour entamer la montée de l'escalier, tout son corps était envahit par des pulsions électriques inexplicables. Ce gars-là était clairement high sur de la drogue cheap (va donc écouter cette toune là, c'est drôle). Rien à voir avec une maladie dégénérative (quoi que ça avait l'air pas pire dégénéré), ça se voyait que c'était self-infligé. Avant qu'il n'ait terminé de monter l'escalier, je lui ai dit "Oh attend, va pas trop loin tu vas être déçu". En haut des marches (je sais, c'est chien de l'avoir laissé monter, mais en même temps y'avait un morceau de moi qui se disait que peut-être j'étais parano et qu'il fallait que je le vois de proche pour être sûre de pas me tromper) je lui ai expliqué que je ne le servirais pas. Insulté, il m'a demandé pourquoi, quatorze décibels trop fort. Je lui ai expliqué qu'il avait l'air bien intoxiqué et que je préférais ne pas avoir à dealer avec ça. Il m'a alors dit qu'il allait "trouver mieux ailleurs" en insultant le bar au passage, avant de sortir sans toutefois faire plus de chichi.




C'était soft, son affaire. Il m'a même pas insultée personnellement, comme le font bien d'autres personnes intoxiquées que je refuse de servir. Je sais très bien que c'est pas personnel quand quelqu'un me traite de grosse pouffiasse parce que je refuse de lui servir de l'alcool. Y'a un morceau de moi qui est assez intelligent pour comprendre que ces gens-là ont perdu le contrôle, pis que c'est pas à moi que leurs vilains mots s'adressent. Cependant... c'est jamais agréable de se faire balancer des pierres verbales par la tête juste parce que tu fais ton travail.


Ceux qui prennent des drogues dures sont relativement faciles à identifier. Du coup, ça rend le problème un peu plus facile à éviter. Comme je suis bien au courant, je suis plus vigilante et souvent, ça évite le drame parce que je les vire directement en en entrant. Ceux qui y vont plus molo et que je ne remarque pas immédiatement sont plus difficiles à voir venir et à surveiller.




Depuis la légalisation de la marijuana, c'est plus facile de s'en procurer. C'est également plus toléré collectivement, je pense. J'ai pas fait d'étude scientifique là-dessus, mais déjà, quand c'est légal, ça fait moins peur au monde on dirait. Ceci étant dit, c'est pas parce que c'est légal que ça fesse moins. J'sais pas si t'as remarqué, mais y'a une partie de la population qui ne peut simplement pas fumer un joint sous l'effet de l'alcool. Ces gens-là vont se retrouver au bar avec un vieux chum qui vient de passer à la SQDC et vont se dire "Ah pis pourquoi pas!". Ils vont alors sortir se cacher quelque part pour se taper une séance de fumette avec ledit vieux chum. Au retour à l'intérieur, à la chaleur, ça tourne pis ça feel moyen. C'est pas long que les dents du fond leur trempent dans la sauce, pis boum, cette recette-là fait des belles crêpes.


On s'entend que c'est généralement un moindre mal, qu'ils vont s'en remettre d'ici une heure ou deux, mais que c'est pas la formule la plus invitante pour ceux qui sont autour pis que ça comporte un risque sérieux quand même. Là où ça chie royalement, c'est quand le vieux chum décide qu'il a pas envie de rester avec son ami qui est un peu mêlé, soit parce que ça le dégoûte qu'il ne se sente pas bien, soit parce qu'il s'en balance parce que lui, il se sent bien et ne veut pas gâcher sa soirée.




Il m'est arrivé quelques fois de devoir veiller moi-même à ce que les gens dans le besoin ne soient pas laissés sans surveillance et obtiennent de l'aide pour rentrer chez-eux. Même que des fois, c'est moi leur raccompagnement (on m'a déjà vomi dans les bottes, pour dire). C'est bien beau de faire ses expérimentations, j'ai absolument rien contre... mais quand ça tourne mal dans un endroit public, c'est pas le temps de prendre la fuite sans prêter assistance.


Si tu remarques qu'un de tes amis semble intoxiqué (peu importe ce qu'il a consommé, et encore plus s'il t'affirme qu'il n'a rien consommé qui justifie son état), assure-toi donc que ça ne tourne pas au drame. Sois d'autant plus vigilant si tu sais que cet ami-là n'a pas l'habitude de s'enivrer autant. Puis si jamais c'est pas ton ami, tu peux quand même devenir un ange et veiller sur lui. Tout le monde a besoin qu'on lui tende la main à l'occasion, récolte des karma-points.




Pour que le fun reste du fun, oublie pas que l'alcool pis la mari, même si c'est légal, c'est de la drogue quand même. Fais ça bien là, j'veux qu'on puisse s'amuser encore longtemps!






© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's