Tranche de vie

Manne, ça fait huit ans que je travaille au Nelligan's. Huit années à te servir de la bière (pis plein d'autres affaires), Huit années à venir travailler avec le sourire (okay des fois plus sincère que d'autres, mais quand même), huit ans à voir défiler les visages tantôt souriants, tantôt pas vraiment.



Pour souligner mon passage à ma neuvième année de bons et loyaux services, j'ai décidé de te présenter des anecdotes les plus mémorables de ma carrière comme serveuse au Nelligan's. C'est pas des belles anecdotes, mais avec le recul j'en ris beaucoup. Ah pis je t'averti, j'me lâche lousse pis je censure RIEN. Tu es prévenu, YOLO.


C'est ma première année. Je veux vraiment faire mes preuves et être appréciée, alors j'accepte tous les remplacements, quitte à me taper des doubles. Faut que j'fasse ma place que j'me dis en me retroussant les manches. Je suis en poste depuis une dizaine d'heures quand soudainement, la marde pogne entre deux grands gaillards. Ils se parlent pas mal fort. J'vois bien que c'est pas de bon augure alors je sors du comptoir et je m'approche, même si je tremble de peur devant ce que je vois. Je lance un "hey" pis PAKLAWWW, y'en a un qui lance sa pinte à l'autre. Les chaises et la table voisine se font brasser dans la foulée des deux abrutis qui se lèvent pour s'offrir des claques sua' yeule. Je hurle "Je vais apeller la police si vous sortez pas finir ça ailleurs"! Y'a un gars qui se lève. "Veux-tu de l'aide" qu'il me demande. Je hoche la tête, aide-moi please parce que j'sais pas quoi faire. Il s'approche d'un des deux gars, l'attrape par le cou et d'une douceur déconcertante, il appuie sur sa jugulaire (ou je ne sais trop quoi, mais un tuyau important entoucas). Le gars s'éteint, littéralement. "T'as environ une minute avant qu'il ne reprenne conscience" qu'il me dit en le déposant au sol. L'autre batailleur resté debout prend la fuite à ce moment très exact et moi je reste là, bouche bée. C'est fou comme même si mon problème est résolu côté bataille et que je suis reconnaissante, j'ai vraiment peur du dude qui a arrêté la bagarre. Je le remercie à distance pis je fais semblant de me gérer intérieurement en me disant "Aweille, arrive 3h que j'te ferme ça c'te bar là", mais je me gère pas pantoute pis je capote ma vie. Fin.



J'suis dans le jus. J'me cours, y'a du monde partout. J'aime ça quand le bar est plein, j'me sens vivante, le temps file à une vitesse hallucinante pis en plus, on va s'le dire, c'est payant. Un client me commande une pizza, je dois descendre en bas pour aller en chercher dans le backstore. J'arrive devant la porte, pis là, y'a un étron À TERRE, directement entre les 3 salles de toilettes, live sur le plancher. Je suis à la fois dégoûtée et songeuse. En mettant mes gants pour ramasser la chose, j'me demande juste : Comment t'as fait pour chier là sans que personne ne t'aies vu alors que le bar est noir de monde? Franchement, ça me dépasse, c'est presque admirable (not) de pas t'être fait prendre. Je reviens à mon poste (après m'être lavé et relavé abusivement les mains, les yeux, le nez pis l'âme) et je dévisage tout le monde à la recherche du coupable. Je l'ai jamais trouvé. Fin.



C'est l'Halloween. Y'a deux gars un peu weird qui entrent costumés. Le plus grand des deux me commande un pichet de blanche de chambly. Je m'exécute. Il paye, je lui apporte ses verres puis je continue mon boulot. Mon costume est un peu encombrant, j'ai eu la brillante idée d'me déguiser en Lydia de Beetlejuice pis j'ai un grand chapeau sur la tête avec mon appareil photo qui me pend au cou et qui menace de se fracasser chaque fois que j'me penche. J'me trouve un peu nouille mais je joue la game jusqu'au bout. Ça roule, mon quart passe super rapidement pis j'me transforme en cliente. Je m'installe à une table avec des copains pis je sirote mon verre de whisky ginger ale. Les deux weirdos sont encore installés au bar. Ils se sont commandé un autre pichet, de la blonde cette fois-ci. Soudainement, le plus petit des deux se met à uriner sous le bar. Il est debout à côté de son banc et une flaque apparaît devant lui. Ma collègue intervient et le fout à la porte. Je pouvais ben les trouver weird, que j'me dis. Fin.


C'est encore l'Halloween, mais pas la même année. Je suis déguisée en Mia Wallace cette fois-ci. J'ai mis le paquet, j'ai même une seringue de plantée dans le chest pis mon chemisier est tout ouvert, pareille comme dans Pulp Fiction. Uma Thurman serait fière de moi. J'ai fini mon chiffre pis je suis sur la terrasse, il fait encore doux c'est l'fun. Y'a un gars qui débarque déguisé en Bob l'éponge. Il s'est fabriqué un costume avec une grosse boîte pis y'accroche tout le monde chaque fois qu'il bouge. Il bouge beaucoup, même de loin il m'énerve. Il essaie de cruiser les filles autour, mais il est clairement affecté par l'alcool et visiblement, il n'est pas conscient des nouvelles dimensions de son corps costumé. Il s'approche de moi et me baragouine une phrase (que j'ai oubliée!) pour m'aborder. Je lui souris pour être polie et je lui tourne le dos, pour faire face à mes amis et ainsi lui faire comprendre que je ne suis pas intéressée. Ça ne l'arrête pas, il insiste. Bob l'éponge, yé pas vite vite. Je lui dis clairement "Dégage, j'suis pas intéressée", mais il continue d'insister et me prend par le bras. Je pogne les nerfs, je le pousse pour qu'il me lâche. Il tombe sur le dos comme une tortue désemparée. J'me sens vraiment mal d'avoir réagi ainsi, mais j'ai des sentiments partagés parce que c'est vraiment hilarant de le voir essayer de se relever dans sa boîte. Fin.



Je suis rentrée travailler plus tôt aujourd'hui. Y'a une initiation à portes closes. Je suis au service d'un groupe d'à peu près 50 personnes qui vont et viennent en batch de 10. Les organisateurs sont installés sur la terrasse. Tant mieux, c'est plus facile à ramasser quand ça se passe dehors. Les initiations, c'est salissant. Ils me demandent de leur préparer des shooters de téquila avec des citrons et du sel. Classique, que j'me dis. La première batch de monde arrive. Je regarde ça du coin de l'oeil, je suis curieuse de nature, j'peux pas m'empêcher de stalker. L'organisateur prend son shooter et hurle "Téquila suicide". Kessé ça donc? Pourtant moi je leur ai servi de la téquila-pas-suicide-ben-standard. Tous ensemble, les initités se sniffent une barre de sel, boivent leur shooter et se pressent le citron dans l'oeil. Je me demande où cé que l'monde s'en va, bande d'innocents. La journée va être longue j'cré ben. Fin.



C'est pas des moments très glorieux j'en conviens, mais avec le recul que j'ai pris depuis le temps, j'ai le droit d'en rire. Après tout, faut prendre la vie avec un grain de sel (à défaut d'en sniffer!?). C'est donc avec beaucoup de légèreté que j’entame ma neuvième année à ton service, pis j'me dis que j'devrais passer à travers relativement facilement, parce que j'en ai vu d'autres (et ceci n'est pas une invitation à faire pire, okay?).


J'taime ben toé. Bonne semaine là.








© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's