Désinitier

Tout récemment, c'était le temps des initiations au Nell. Pas que nous autres on se fait initier, vraiment pas, mais comme c'était la rentrée universitaire et tout, on a eu des groupes de gais lurons qui sont venus s'épivarder chez nous pour souligner le moment. Chaque année c'est pareil. On voit entrer 30/40 personnes en même temps bing bang, pis là on catch que c'est une initiation rien qu'à les voir aller ou ben on a des réservations de prévues d'avance presque chaque soir pour une semaine (ou deux) pis on sait déjà à quoi s'en tenir avant que ça commence.




C'est bon pour la business, mais ça fait quand même réfléchir de vivre tout ça en tant que spectateur. C'est un peu grossier comme catégorisation, mais généralement y'a deux types d'initiateurs qui dominent les festivités. Avec eux viennent leurs types de soirées bien respectives.


D'un côté y'a l'indifférent. Un peu désillusionné des souvenirs de son initiation à lui, j'imagine (va savoir, peut-être qu'il a frappé le second type lors de sa propre rentrée). Il s'est dit qu'il se ferait pas chier avec l'organisation. Tout est très simple et les participants font ce dont ils ont envie seulement. Y'a quelques jeux de prévus pour se présenter, pis des fois y'a une thématique vestimentaire (ou des costumes) mais c'est pas tout le monde qui participe et ça a pas l'air de le déranger. Lui il boit sa bière ben chill et en profite pour établir des connexions avec les nouveaux, tout simplement. Sa soirée est festive quand même, y'a toujours une gang de fous qui finissent par se mettre cocktail pis se transformer en clowns. Initiation ou pas, un party ça reste un party pis c'est ça qui est l'fun pour lui. Dans le fond, l'initiation c'est juste un prétexte pour rencontrer des gens et partager.




Un peu comme le Yin du Yang, l'initiateur-un-peu-vedge du point précédent voit naître dans son contraire le deuxième type d'initiateur. Celui que je nommerai avec amour-haine, le tortionnaire. Celui-là s'exprime avec beaucoup d'assurance et souvent, il vient en grappe (lire ici qu'un initiateur tortionnaire vient très rarement non-accompagné par d'autres initiateurs tortionnaires). Il parle fort (voire il te crie après) pour t'ordonner de faire un tas de tâches aléatoires qui peuvent aller de lui lécher les pieds jusqu'à boire une bière dans laquelle il aura (et s'il est accompagné d'autres tortionnaires, probablement tous) craché son plus beau glaviot. À travers les encouragements, le dégoût et les cris, il se pourrait que tu te mettes à questionner la décision que tu as prise auparavant de participer à cette activité d'initiation et que tu te demandes ce qui a bien pu te passer par la tête quand tu as cru que ça serait plaisant.


C'est là que je laisse mon sens de l'humour de côté un peu pour te parler de quelque chose d'un peu plus sérieux. Je veux juste te dire qu'en tout temps, si tu penses que t'as moins de plaisir que de honte ou de malaise, tu as le droit de quitter. T'as le DROIT de dire non, et je répète, en tout temps, même si t'as presque fini toutes tes tâches pis que t'as pas envie d'abandonner ton équipe. Même si tout le monde te crie “tapette”, “pute”, “pédale” ou je sais pas quel autre synonyme ou traduction du même genre.




Je sais, c'est moche de se faire crier après, mais guess what, si tu quittes, ce sera la DERNIÈRE chose désagréable de ta journée (bon okay, je spécule parce que j'ai aucune idée de ce qui va t'arriver en rentrant chez toi ensuite, peut-être que tu vas découvrir que ton chat a vomi sur ton tapis d'entrée pis qu'il faut que tu ramasses, ça aussi c'est poche). C'que j'veux dire c'est que tu devrais jamais oublier que t'as le droit d'être respecté, de refuser tout c'qu'on veut te forcer à faire et qui te plaît pas.


J'ai vu des choses qui ont profondément secoué mes valeurs personnelles dans les dernières années, et j'ai eu comme un déclic dans les dernières semaines. J'me sens coupable, parce que j'ai les mains sales. Pas que j'aie déjà fait subir de tels traitements aux petits nouveaux quand j'étais moi-même initiatrice, mais simplement que lorsque j'en ai été témoin, dans les autres initiations (des geste à caractère violent, sexuel ou simplement des gestes déplacés), je ne suis pas intervenue.


Bon là faut pas capoter, j'me suis posé un tas de question, mais je ne me suis pas dit qu'on devrait interdire les initiations non plus. Je pense que ce genre d'activité a sa place si elle est effectuée dans le respect, mais que jamais on ne devrait tolérer de violence (parce que oui, même quand c'est des mots, c'est de la violence verbale quand même) ou de geste explicites dans des rassemblements qui se veulent amicaux et fraternels.




En voyant des gars et des filles se dévêtir sous pression, en public et en se faisant traiter de “putes” (oui, j'ai vu ça), j'me suis demandé pourquoi personne ne faisait rien. J'me sens encore ben coupable, j'ai rien fait non plus. J'ai eu beau trouver que ça avait pas d'allure pis me demander très profondément c'que ça donnait, j'ai pas trouvé de réponse. J'me suis également modérée et dit que peut-être les personnes impliquées avaient réellement envie de faire ça (même si je comprends pas bien pourquoi), d'être dévêtues et huées en public, pis j'me suis aussi retenue très fort pour pas faire de slut shaming, mais ça m'a bien fait réfléchir pis je regrette quand même mes non-actions, au final.




Certaines initiations tournent mal et ça marque des vies. On a tous entendu des histoire d'horreur où des gars et des filles avaient été forcés de caler de l'alcool, de se laisser pogner les fesses ou les seins, ou n'importe quelle autre affaire-de-pas-d'allure (by the way, c'est illégal et considéré comme criminel depuis un bon moment déjà, just saying) sous le couvert d'une initiation. Ben j'peux pas croire qu'encore maintenant, ça se poursuit. J'te laisse quelques exemples peu édifiants ici, des fois que tu voudrais vérifier que c'que j'dis c'est pas n'importe quoi...


En 2013, trois étudiants de l'Université Laval sont hospitalisés après leur initiation


En 2016, on intensifie les mesures d'encadrement des inititiations


Les dérapages de cette année




Pis tout ça, c'est juste le fruit d'une recherche de deux petites minutes sur l'Université Laval seulement, y'a probablement tout un tas d'autres histoires encore pires. Faque c'est ça, fallait que j'ten parle, fallait que j'te dise que t'as le droit de dire non, de te retirer, de te respecter et ce en tout temps, même si on te crie après, qu'on tente de te ridiculiser ou qu'on te met beaucoup de pression. Souviens-toi que c'est toi le boss, pis que c'est aussi toi qui va devoir vivre avec tes souvenirs. T'es aussi bien de t'en fabriquer des beaux. Ton initiation devrait être festive, mais jamais dégradante. Chapeau aux campagnes publicitaires qui, depuis l'année dernière, tentent d'éviter les dérapages en dénonçant les comportements reprochés.


Y'a toujours ben un boute à toute.


Respecte-toi, c'est comme ça que les autres vont te respecter.


Peace and love.


Bonne semaine !








© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's