Débrouille-toi

Je suis debout dans mon salon, un verre de vin à la main. Ma voisine a fait des qualifs en sommellerie et a partagé son butin avec moi. Mon ordinateur est branché dans la télé avec un câble HDMI, Spotify se fait entendre sur le random pour que je puisse découvrir des nouvelles musiques. Une notification apparaît dans le bas de ma télé, c'est Guillaume, mon collègue que j'adore. Un sourire aux lèvres, me disant que c'est probablement une autre de ses vidéos douteuses qu'il a voulu me partager pour me faire rire, je me rapproche pour mieux voir. Je déroule le texte. Ma main se loge toute seule sur ma bouche pour la couvrir, mon menton tremble. C'est chaud sur mes joues. Je pleure.



C'était pas une blague. C'était même pas drôle. En fait c'était bien des choses, mais c'était tout sauf drôle. C'était surprenant, mais pas comme un télégramme chanté, plus comme quand tu pensais avoir terminé de descendre l'escalier mais que finalement il te restait une marche pis que tu déboules le reste pour presque tomber à pleine face en t'écorchant les deux mains jusqu'au sang. C'était fâchant, c'était triste, c'était vif, c'était renversant, c'était sombre pis frette.


Quelques mots seulement "... est mort ce matin... ".


Ça se peut pas que j'me dis. Pourquoi ils font ça, les gens? Je sais plus trop si c'est parce que je suis en colère, parce que je comprends rien, parce que j'ai de la peine, parce que... mais j'arrive pas à arrêter de pleurer. Pis là mon cerveau se met à rouler. Les derniers moments. Les dernières fois. J'étais bien occupée, le bar était plein. Il se tenait là au bout, me disant "T'en fais pas je vais repasser, y'a trop de monde". Il était venu me parler d'un projet sur lequel il avait soumissionné et j'attendais la suite avec impatience, souhaitant de tout coeur qu'il décroche le contrat.


Il ne repassera plus jamais pour prendre un "petit coup de rouge" en me disant qu'il a quelque chose dans le four. Il ne m'invitera pas non plus à aller souper chez lui pour partager "sa viande d'orignal" et moi, je ne refuserai plus ses invitations en prétextant "ça adonnera mieux une autre fois". Ça adonnera pu. J'apprendrai pas non plus à pêcher à la mouche avec sa canne. On ne se verra pas pendant nos séjours respectifs en Abitibi pour les fêtes. Tant de choses qu'on s'est dites en l'air sans trop de sérieux me reviennent comme des claques en pleine face.



Il venait "rétablir son P.H." à grand coup de vin rouge pis quand il me voyait travailler en débile sans prendre le temps de m'arrêter, il me citait Desjardins "pas de taponnage pas de tétage" pour m'encourager sur le side. Quand il en avait assez, il quittait en me disant bien fort "Débrouille-toi avec ça, chu pas inquiet pour toi". Ces mots-là prennent encore plus d'ampleur aujourd'hui parce que c'est tout ce qu'il me reste à faire, me débrouiller.


Il m'apellait toujours "ma belle abite" en référant à la terre qui nous a vue naître tous les deux. Je trouvais souvent qu'il exagérait quand il parlait de moi aux autres et ses éloges sans retenue me rendaient un peu mal à l'aise. Je ne sais jamais quoi faire quand on me flatte si impunément l'égo. Ne sachant trop quoi répondre, je lui servais simplement son vin en souriant. Je gardais même une bouteille au frigo, juste pour lui, parce qu'il buvait son vin plus frais que tiède. Quand je ne le voyais pas pendant toute une semaine, je me disais qu'il devait travailler sur un projet. C'était un artiste, un cinéaste, un réalisateur, un être sensible et lucide, un poète cyclope qui voyait la vie à travers une lentille et tentait d'en saisir l'essence. On refait le monde comme on peut. It is both a blessing and a curse to feel eveything so deeply, que j'me dis tout le temps.



Quand je pense à lui, le mot qui domine les autres c'est surtout épicurien. Y'a des gens qui affirment l'être sans toutefois y parvenir réellement. Avant l'événement final, je me disais que c'était un peu comme ça que je voulais vivre ma vie. Des moments intenses de création, de la bonne bouffe, du vin en abondance et surtout des amitiés sincères. Je ne sais pas ce qui s'est passé, je m'explique toujours un peu mal comment on peut choisir d'en finir comme ça, un beau matin. Souffrir tellement qu'on ne puisse plus voir les merveilles devant soi, puis lâcher son dernier souffle.


Je garderai mes hypothèses pour moi, il serait bien irrespectueux de prétendre savoir quoi que ce soit. Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. J'aurais juste voulu que ça se termine autrement et surtout, pas maintenant. Mais ça, c'est un peu égoïste. On ne peut jamais comprendre complètement les autres tant qu'on a pas marché dans leurs souliers. Pis comme c'est pas possible de se mettre réellement dans la peau d'un autre, il me reste juste à continuer d'essayer d'apporter un peu de bonheur au plus grand nombre possible.


T'étais fan de mes "mots d'humeur", alors je t'en ai écrit un juste pour toi. "One for the road" Mario, j'espère que le vin est pas trop dégueulasse où t'es, pis surtout j'espère qu'il y en a en masse.


Toutes mes pensées sont tournées vers les gens qui l'ont connu et apprécié, soyez forts.


Et surtout, débrouillez-vous.





1-866-APPELLE


Pas de taponage pas de tétage, que ça soit toi, un ami, un membre de ta famille, un inconnu... Si y'a pu de joie de vivre, demande de l'aide, tu n'es pas seul.


Mauvaise nouvelle, rien ne dure toujours, mais bonne nouvelle, rien ne dure toujours.


Paix. Amour. Partage. Entraide.







© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's