Jouer avec les mots

La langue française est une langue riche, vivante et pleine de subtilités. J'ai toujours eu un intérêt particulier pour les mots et même très jeune, j'avais déjà de la facilité avec l'écriture. Je dois même avouer qu'alors que mes collègues de classe tremblaient devant l'idée de devoir faire des productions écrites évaluées, moi j'y prenais un certain plaisir. J'étais souvent la première à terminer avec succès ces examens et sans vouloir me vanter, je n'avais pas l'angoisse d'attendre le résultat, je savais déjà que c'était dans la poche. Bref, les mots sont mes amis depuis longtemps et visiblement, notre amitié est faite pour durer parce qu'elle me fait encore grandir chaque jour.



Dans un bar, j'ai appris que certains mots pouvaient flirter avec de nouveaux horizons pour s'adapter aux différentes situations du quotidien. Par exemple, le mot projection est remarquablement versatile.


Comme un acteur de théâtre, il se peut que tu te mettes à projeter ta voix bien fort pour que tes amis t'entendent du bout de la salle à travers la musique. Il se peut aussi que ça soit moi qui projette la mienne, pour que tu me comprennes bien malgré le brouillard alcoolisé qui t'empli les oreilles. En se parlant de près, on pourrait même projeter l'un sur l'autre des éclats de mots ensalivés, pis s'excuser en se mettant une main devant la bouche pour ces projections de postillons. C'est toujours bien gênant de parler à quelqu'un et de lancer un minuscule missile de bave dans sa direction (des fois ça atterri dans mes lunettes et ça me fait bien rigoler), en cas de rhume/grippe/gastro, ça peut même devenir une arme de destruction massive.



Tranche de vie, une fois un client m'a demandé de lui servir une tournée de shooters pour lui et ses amis. Quand je lui ai demandé ce qu'il voulait boire, il m'a dit "ce que tu veux" alors évidemment, j'ai versé du whisky. Visiblement, c'était pas dans sa palette de goût parce qu'il m'a "projeté" le sien en spray direct dans face. J'ai passé le reste de mon quart de travail à retrouver des petits mottons dans mon beau collet en dentelle et j'avais en bonus l'odeur de lait caillé qui venait avec. C'était un moment inoubliable et bien que sur le coup j'étais un peu secouée, maintenant j'en ris quand j'y repense. Ah! Les histoires de projectiles oraux...


Il se peut aussi que tu te projettes dans un univers imaginaire dans lequel tu n'es pas réellement aussi ivre que t'en as l'air. "Chu pas saoul" que tu me dis quand je te suggère de rentrer chez toi. Tu pourrais alors me projeter ta haine en pleine face, en m'envoyant des mots plus ou moins aimables dans l'espoir (inutile) que je change d'opinion à ton sujet et que je revienne sur ma décision de ne plus te servir. Le comble du comble, ce sont les clients qui pognent un peu trop les nerfs et décident de projeter le mobilier un peu partout, heureusement, ça n'arrive pas souvent et généralement, il y a un clan d'auto-gestion-interne-amical qui intervient à ma place avant qu'il n'y ait trop de casse. Ces enragés-là ne se projettent clairement pas dans l'avenir, parce que moi je vois déjà le film Hangover jouer dans une douzaine d'heures, avec une nouvelle suite, Ne reviens plus jamais ici.



Le mot ivresse peut égaler se prêter à plusieurs sauces. mais comme tout ingrédient, il faut le doser avec parcimonie. On peut être ivre d'amour, être engourdi par de vives émotions qui nous font presque tourner la tête. On peut évidemment être ivre d'alcool, ce qui fait autant sinon plus tourner la tête. On peut être ivre de rage aussi, ce qui embrouille momentanément la vision, tout comme l'alcool. Dans les pires cas de rage, on franchi le point où on arrive à peine à voir devant soi. On peut également être ivre des mots d'un compagnon qui souffre d'une diarrhée verbale (les français disent d'ailleurs "Tu me saoules" pour signifier leur désir d'arrêter de boire les paroles trop abondantes) incontrôlable.


Le mot déranger est dans la même gang que les précédents. Rien de pire que de demander à quelqu'un ses préférences et d'obtenir en guise de réponse un "ça me dérange pas" nonchalant. À cette phrase, je réplique toujours "Tu dois bien préférer quelque chose, tsé moi ça me dérange pas de faire la vaisselle, mais je préfère nettement ne pas avoir à la faire!". C'est la même chose quand je propose des produits à un client qui me répond "ça me dérange pas", ça cache quelque chose. Généralement, mes suggestions sont suivies par "ah non, pas ça. Pas ça non plus..." alors je constate que finalement, ça dérange. Pourquoi affirmer le contraire? On peut même dire de quelqu'un qu'il est dérangé et généralement, c'est pas très positif. Ça implique un certain bordel mental, comme si on avait dé-rangé littéralement son fil cérébral.



Le choix des mots qu'on utilise est très important, autant à l'oral qu'à l'écrit, mais ce n'est pas tout. Le rythme et la ponctuation sont également cruciaux. L'exemple le plus récurrent est sans doute la célèbre phrase "Mangeons, grand-mère!" qui ne doit jamais être confondue avec "Mangeons grand-mère!" parce que c'est le genre de truc qui pourrait changer drastiquement la dynamique familiale autour d'un repas du jour de l'an. On a beau dire, une virgule ça fait toute la différence. Au delà de la maîtrise des mots, il existe également la maîtrise du pas-de-mot. Quand on dit que la parole est d'argent et que le silence est d'or, je trouve que c'est magnifique. Même si je suis fan de transparence et d'honnêteté, c'est pas vrai que tout est bon à dire et parfois un silence a beaucoup plus d'impact que des mots. Je me souviens d'une époque intense de ma vie où je traversais une dure épreuve. Ma meilleure amie m'avait dit à l'époque, avec un soupçon de culpabilité "Je n'ai pas su trouver les mots pour te réconforter" et je lui avais simplement répondu qu'une présence silencieuse valait bien plus qu'un million de mots vides à mes yeux.



Rien de mieux que de se taire devant une personne enragée qui attend que tu t'emportes toi aussi. Non seulement ça évite de dire des choses qu'on regretterait potentiellement ensuite, mais ça envoie un message clair : Je ne joue pas à ce jeu. Les mots, c'est du sérieux! On peut clairement se permettre de jouer avec, mais il faut le faire en toute conscience, parce qu'ils peuvent êtres de redoutables véhicules de haine ou d'amour.


Par contre oublie jamais que t'es responsable de ce que tu dis, pas de ce que les autres vont interpréter (en fait un peu, c'est justement là qu'il faut bien choisir ses paroles). S'exprimer c'est bien complexe, y'a un paquet d'ingrédients à doser (le timing, les circonstances, le vécu du receveur, le ton, le volume, ...). Il n'existe pas de livre de recettes pour bien doser ses mots, mais quand c'est bien exécuté, je trouve ça aussi beau qu'un gâteau de fête!








© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's