Shtroumpf grognon

Chaque fois que je te parle de mon travail, je te dis toujours la même chose. Je dis toujours que je l'adore, que c'est différent chaque jour et que c'est très satisfaisant pour moi. Tout ça est très vrai, mais pour être complètement honnête avec toi, c'est pas vrai que tout est si parfait. Tu n'es pas dupe, tu l'sais que y'a rien de parfait dans la vie (et si ça existait la perfection, est-ce que t'en voudrais vraiment?). Cette semaine j'ai décidé de te parler des choses que j'aime moins au sujet de mon métier. Comme il n'y a pas de bien sans mal (hélas, c'est comme ça et on le sait tous les deux), je vais te raconter quelques trucs qui m'embêtent un peu plus lorsque je dois les faire.




J'aime pas me fâcher. Tu sais que j'aime les gens, que les humains sont ma plus grande passion et que j'ai une source presque inépuisable de tolérance. Ben voilà, pour dire vrai, cette source-là, elle est épuisable. Ça m'arrive des fois de pogner mon cut off pis de tilter un peu. Ça fait partie des choses que je déteste particulièrement et quand j'atteint ce niveau avec un client et que je dois malheureusement le foutre dehors, ça me brise à chaque fois. La colère ne me va pas bien non plus il faut dire, ça me fait palpiter le coeur à un point tel qu'il m'arrive d'avoir les mains engourdies. Je préfère cent fois la douceur à la force, mais quand vient le temps d'être ferme, je sais quand même faire. Ça me laisse des séquelles par contre. Après m'être mise en colère, je ne me sens pas bien physiquement ni moralement et c'est relativement long avant que le calme me regagne toute entière. Quand j'ai une altercation avec quelqu'un, je passe plusieurs heures à y penser (voire même plusieurs jours, selon la gravité de la chose) et bien souvent, je m'en veux de ne pas avoir su désamorcer la situation avant qu'elle ne s'envenime à un tel point.


Je déteste devoir lever le ton, je préfère mieux choisir mes mots.




J'aime pas les fûts vides. C'est un total changement de direction, mais je n'aime pas changer les barils de bière quand ils sont vides. Je sais, c'est inévitable, je l'ai accepté, mais pour parler des choses qui me déplaisent, je ne peux pas passer par dessus ça. Quand la pompe se vide, tu fais un moyen saut. Une fois sur deux, t'as comme l'impression qu'il y a un kamikaze qui s'est fait exploser dans le tuyau. Ça pète! Faut aussi savoir que pour changer un baril, je dois me déplacer dans la chambre froide qui est au sous-sol. Je dois donc quitter mon poste un bref instant et c'est peu rassurant (heureusement, j'ai toujours quelques soldats qui s'occupent de la garde au comptoir). Une fois en bas, il faut fournir un minimum d'effort physique. Même vide, un baril, c'est lourd (et je te parle pas de quand il est plein). En prime, comme il fait froid dans la chambre froide (surprise! grosse nouvelle hein?), il m'arrive souvent d'avoir la peau des mains tendue. Quand vient le temps de dévisser la poignée et d'enlever le scellant du baril, il m'arrive de m'ouvrir un doigts (ou quinze, oui oui) et de revenir avec une plaie pour terminer mon quart. Là tu vas me dire que je suis un peu empotée et t'auras bien raison de penser ça, c'est vrai que je suis un peu maladroite sur les bords. (En mettant le point final à cette phrase, j'me suis dit "Achète-toi donc des gants grande débile")


Parlant de maladresse, chaque fois qu'on change un baril, il y a un risque potentiel de prendre une douche de bière pendant l'opération. Vois-tu, la poignée qu'on doit brancher sur nos lignes pour avoir de la bière est bien délicate. Si elle est mal placée, il y a de fortes chances que ça déclenche une éruption volcanique.




Tranche de vie, chaque fois que je m'habille en blanc (ouais je sais, je joue avec le feu) c'est garanti que je vais devoir changer un baril de Guinness (Murphy, I guess) et plus souvent qu'autrement, ça laisse une trace quelque part sur mes vêtements. Même si c'est superficiel, c'est une autre chose qui me plaît plus ou moins. Chaque jour en terminant mon quart, je constate que je pue la bière, même si j'en ai pas bu une goutte (j'suis pas une grosse buveuse de bière). C'est inévitable, peu importe les efforts que je mets à bien faire les choses, y'a toujours quelque chose qui fini par renverser quelque part. Mes chaussures sont les plus grandes victimes des déversements, pas moyen de garder ça propre toute une semaine. Mes pieds sont de vrais ivrognes.




J'aime pas ma précarité. Les gens ont souvent l'idée préconçue du barman qui est en moyens et je ne pense pas que ça soit une image très réaliste. C'est certainement très agréable d'avoir de la nouveauté chaque jour, mais de ne pas savoir ce qui m'attend dans le détour, ça peut parfois devenir une source de stress. Impossible pour moi de savoir combien je vais faire d'argent cette semaine (bon, je peux avoir une idée approximative, mais malgré toutes les années, je suis rarement accurate). C'est aussi un peu angoissant de ne pas avoir de couverture pour les petits pépins de la vie. L'achat de lunettes, les rendez-vous chez le dentiste, les petits ou grands problèmes de santé qui pourraient m'empêcher de me rendre au travail sont pour moi des événements à planifier. Je dois prévoir l'imprévisible et c'est pas toujours évident. En fait, ça fait partie des responsabilités d'adulte qui m'emmerdent un peu. J'suis moyen bonne pour être une adulte, yé tu trop tard pour changer d'idée?


J'aime pas les pas-de-pause. Malgré qu'on soit très bien traités au Nelligan's, le travail que j'exerce me permet rarement de prendre une pause. En fait c'est bien simple, comme je travaille toute seule, si je prends une pause, ça veut aussi dire que plus personne ne peut être servi pour un moment et ça implique un certain risque de perdre des ventes. L'équation s'est faite rapidement dans ma tête et je prends très rarement le temps de m'arrêter. Si t'es serveur, tu as déjà accepté le fait que tu ne mangeras jamais ton repas chaud (si tu as le temps de le manger, point) et oublie les pauses aux deux heures, c'est impensable. Notre réalité est bien différente de celle d'autres travailleurs. Je suis une grosse chialeuse, mais en écrivant ces lignes je me dis que mes journées passent beaucoup plus vite ainsi. Au fond c'est loin d'être pénible. Même que finalement, j'aime ça pas prendre de pause et filer comme une flèche. On annule ce point!




J'aime pas manipuler de l'argent. Bon, qu'on se le dise, c'est pas tant l'argent en tant que tel qui me répugne, mais plutôt tout ce qui se retrouve dessus. J'ai l'impression qu'en touchant mes pièces, je touche également aux petites mains sales d'une bonne partie du Québec. Juste de penser à toutes les saletés qu'on peut répandre en manipulant du fric, ça me dégoûte un peu. C'est comme un party de germes et de bactéries et comme je dois également manipuler des fruits, des breuvages pis d'autres affaires qui doivent se rendre ultimement dans ta bouche, je passe mon temps à me laver les mains. Si tu m'observes un peu, tu vas remarquer que j'en fais limite une obsession, ça me coûte cher en crème hydratante et je fini chaque semaine avec les doigts gercés, c'est super sensuel.


J'aime pas les préjugés. Je t'en ai déjà parlé quelques fois dans mes précédents billets (Le chat sort du sac), mais mon métier est parfois mal perçu. Quand on me demande "C'est quoi ta vraie job?" je rage un peu. Je sais que ça a l'air facile, pis même si je trouve que c'est plus que plaisant ce que je fais, il ne faut pas oublier que c'est du travail quand même. Si tu trouves que ça a l'air aussi génial, c'est parce que j'suis rendue bonne, pis c'est pas arrivé par magie. Un peu de reconnaissance et d'ouverture, c'est pas vrai qu'un barman c'est toujours sur le party pis que c'est pas éduqué.




Pour terminer mon billet sur une note positive, je tiens à mentionner qu'il y a nettement plus de choses qui me plaisent que l'inverse à mon travail. Personne me force à exercer ce métier-là, je l'ai choisi (ou alors c'est lui qui m'a choisi?) et j'assume très bien les petits désagréments qui viennent avec. C'est rempli de surprises, d'amour, de partage, de tolérance et de doux moments festifs. Les expériences que je fais au quotidien enrichissent ma vie et je ne voudrais jamais changer de place avec un autre (bon okay, peut-être que si on me proposait la vie de Rihanna j'y repenserait à deux fois, mais pareille). J'suis pas si grognonne au fond... hein?


Y'a toujours deux côtés à une médaille pis moi je porte le plus brillant vers l'extérieur.


Bon dimanche !





© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's