Se faire violence

Faut que j'te parle d'une amie à moi (en fait c'est peut-être un ami à moi au lieu d'une amie, tu le sauras pas vraiment, c'est pas ça qui est important). C'est une fille brillante, elle est belle, pis on dirait que la vie lui sourit sans qu'elle ne fasse d'effort. Entoucas, c'est ça que son sourire raconte, pis comme elle l'a étampé dans la face en permanence, c'est difficile de croire que cette fille-là a mené (et mène encore) un combat interne déchirant. Si tu la connais pas personnellement, tu pourrais jamais dire à quel point elle est abîmée. Ses blessures, elle ne les porte pas au visage, ni cachées sous un col roulé ou des manches longues. Elle les porte à même son âme, imprimées au fer rouge sur son petit coeur tendre et saignant.



J'te raconte l'histoire d'une fille de coeur, justement. Le sien était si immense qu'elle aurait pu donner sa dernière chemise au premier passant dans le besoin, sans jamais avoir peur d'avoir elle-même froid. Tsé, une personne qui n'a pas peur du froid parce qu'elle possède son propre feu intérieur. Elle vient d'une bonne famille, aimante, où le respect passe par la gestion de soi-même et de ses propres débordements. Je sais bien que c'est pas une formule infaillible, mais dans sa maison, jamais de cris, jamais d'insultes, que de l'amour et de l'empathie pour les autres. Ils n'étaient pas riches, mais ils avaient tout. Son idéologie est bien simple, faire le bien sous toutes ses formes et aimer sans retenue, dans l'espoir de faire naître quelque chose d'assez beau et grand pour survivre en ce bas monde. C'est le genre de personne lumière qui désire profondément que tous les humains s'illuminent sur son chemin.



Il y a quelques années, elle a rencontré un gars qui la faisait triper. Elle me racontait que ça avait cliqué, comme une fusion physique et mentale. Ils partageaient de doux moments de complicité, riaient aux éclats jusqu'à tard dans la nuit et après quelques cafés, recommençaient la même formule le matin suivant. Puis un beau jour quelque chose s'est brisé. Je ne l'ai pas remarqué tout de suite, mais au fil du temps, elle s'est mise à douter d'elle-même, son esprit fêlé qui jadis laissait passer la lumière était désormais assombri. Elle sortait moins et s'isolait un peu plus. Ça ne m'a pas inquiété sur le coup, je me suis dit que si elle choisissait de rester à l'écart, c'était simplement parce que sa vie personnelle la comblait suffisamment pour la garder à la maison. Avec le recul, je constate que j'ai été bernée par ma propre imagination.


Quand je lui demandais comment elle allait, elle affirmait que tout était cool en baissant les yeux. Je pouvais lire la honte sur son visage, sans trop comprendre d'où elle venait. Je me suis dit que s'il y avait quelque chose, elle m'en parlerait quand elle serait prête, et c'est arrivé un jour. Elle n'avait pas dormi de la nuit, ses yeux étaient encore bouffis par les larmes, mais elle souriait quand même. Elle disait que ça avait brassé, mais disait également que c'était probablement parce que la soirée avait été trop bien arrosée qu'il y avait eu un glissement. "C'est pas comme s'il m'avait battue, il m'a juste crié dessus".



Après cette fois-là, il y en a eu une autre, puis plusieurs autres... Puis finalement, c'est devenu ça, sa vie. Chaque bouteille ouverte contenait une part de frayeur. Elle marchait sur un sentier en coquilles d'oeufs, en espérant être assez légère pour ne pas qu'on entende le bruit de ses pas. Entre deux minutes de repos, en quête de pardon, elle recevait de jolis mots, de belles excuses, mais le changement de comportement n'est jamais arrivé avec la promesse de sa venue.


La violence a différents visages et se véhicule de différentes façons, qu'elle soit physique ou verbale, c'est de la violence quand même. Des mots, ça peut faire encore plus mal qu'un coup de poing dans face, pis ça prend souvent plus de temps à s'estomper qu'un black eye.



Mon amie a mis fin à sa relation, mais le long cheminement pour retrouver confiance en elle (et aux autres hommes autour) ne fait que commencer. C'est deep comme propos, mais je me suis dit que si une chose comme ça avait pu se passer dans mon entourage, c'était sûrement pas pour que ça ne serve à rien. Ça c'est moi, je crois profondément que tout ce qui arrive peut avoir un côté positif, si on fouille un peu.


Si jamais tu vis quelque chose d'aussi hard, sache que tu n'es jamais seul et que tu ne dois surtout pas avoir honte. Il faut cesser de rationaliser la violence, c'est intolérable, peu importe les justifications que tu vas essayer de trouver pour te réconforter. Non, tu n'es pas responsable. Aucun humain ne devrait avoir à subir la haine de ses semblables, sous aucun prétexte, à aucun niveau. La haine engendre la haine, pis même si c'est "juste des mots", ça peut briser des vies. La violence, c'est non, point.


La violence ne sommeille jamais au fond d'une bouteille, mais bien dans le coeur de celui qui la boit. N'oublie jamais ça.


Si t'as besoin d'aide, consulte ce site. Que tu sois victime ou agresseur, tu peux changer les choses. Pour ça par exemple, tu dois te sortir la tête du sable et admettre ce que tu vis, même si ça fait mal.




© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's