J'en connais des Jean.


C'est délicat ce que j'ai à te dire aujourd'hui, mais ma petite voix en dedans me dit de le faire quand même. Je ressens le besoin de le faire parce qu'il y a presque un an, le quartier Saint-Jean Baptiste perdait un personnage célèbre. Loin de moi l'idée d'utiliser le mot "personnage" d'une manière péjorative, je t'assure. L'homme en question avait un visage familier et bien que discret, tout le monde le connaissait. Non seulement son visage était connu, mais ses habitudes également. C'était le genre de personne à toujours se rendre aux mêmes endroits, à s'asseoir à peu près à la même place et à consommer à peu près la même chose, semaine après semaine. Son absence a été remarquée sur le champ, laissant place à une vague d'inquiétude et à de nombreuses tentatives de contact qui sont demeurées vaines.




Après avoir fait une tournée de ses endroits favoris, Jean est rentré chez lui pour ne plus jamais en ressortir. J'ai reçu un appel en plein travail et j'ai fondu en larmes en apprenant la triste nouvelle. J'ai terminé mon quart de peine et de misère, rongée par la culpabilité. C'est terrible de dire ça, mais je te mentirais si je te disais que je n'avais pas vu venir le coup. Évidemment, je ne savais pas quand ça arriverait, mais j'avais la profonde certitude que ça arriverait, tôt ou tard.


Pourtant je n'ai rien fait.




Je le connaissais bien peu, même si je le voyais très souvent. Son armure était difficile à percer et malgré les brefs instants de rapprochement, une distance froide le séparait du reste du monde. Toujours à l'écart malgré l'effervescence autour, il faisait ses affaires sans trop se faire remarquer. Je n'arrive pas à comprendre si cet isolement était réellement souhaité. Mon idée est influencée par ma personnalité... c'est difficile pour moi de comprendre l'envie de certains de vouloir mener une vie solitaire. Anyways, on a beau dire aux autres "je te comprends", les mots justes à utiliser dans bien des cas seraient plutôt "j'imagine".




Ça va te sembler épouvantable comme affirmation, mais Jean était le genre de type difficile à aimer. Détestable à ses heures, il avait pourtant le coeur grand comme le monde. Je le soupçonne d'avoir parfois choisi d'être désagréable simplement pour avoir la paix. L'humain semblait l'avoir douloureusement déçu par le passé et peut-être avait-il choisi d'être seul pour ne plus être blessé. Va savoir.


Bien que difficile à saisir, il était toujours prêt à donner un coup de main et dans le quartier, plusieurs personnes ont pu compter sur lui lorsqu'ils étaient dans le besoin. Je fais moi-même partie du lot. J'avais attrapé un virus-dégueu-hybride-gastro-rhume et je feelais terriblement mal. Je t'épargne les détails, mais même mes amis avaient peur de venir chez moi tellement je faisais peur à voir (au-delà de ma face, c'est le genre de truc très contagieux). Quelques jours sont passés sans que je ne puisse rentrer travailler. Au bout du troisième jour, j'ai reçu un message. C'était Jean. Remarquant mon absence prolongée, il s'était inquiété de mon état. Il avait d'ailleurs insisté pour venir me visiter, m'affirmant qu'avec toute la vodka qu'il buvait, il était immunisé contre mon cocktail Molotov viral. On avait bu un café dans mon salon et il m'avait offert d'aller me chercher de quoi soulager mon mal. Essuyant mon refus, il avait ajouté que j'avais une mine affreuse avant de repartir. J'ai vu ça comme sa manière de me dire "lâche pas, ça va passer".




C'est dur de comprendre comment une personne si connue pouvait être à la fois si seule. Tu le sais, la vie est loin d'être facile pour certains. Jean avait lui-même perdu une amie au combat et il semblait complètement fasciné par l'événement. Je me souviens qu'il avait utilisé les mots "c'est hot" pour décrire la situation avec une certaine admiration dans le regard, que je n'ai pas saisie sur le coup, mais qui maintenant me semble avoir été un des premiers signes.


Si je te dis tout ça aujourd'hui, c'est parce qu'après un an, j'avais envie de lui rendre un hommage. Malgré le recul que j'ai pris, je me questionne encore à savoir si quelqu'un aurait pu changer la fin de l'histoire. Je sais que toi aussi tu en connais des Jean et j'aimerais que tu saches où trouver les ressources nécessaires pour aider si jamais le ciel s'ennuageait. Ces ressources pourraient même servir à t'aider toi-même, si par malheur il t'arrivait de vivre ce genre de deuil culpabilisant.



L'humain est bien mal fait. C'est une affaire d'orgueil j'imagine, mais personne n'aime demander de l'aide. Ça prend beaucoup de courage pour prononcer les mots "j'ai besoin d'aide" et encore bien plus pour entreprendre des démarches sérieuses. Si toi-même ou quelqu'un que tu côtoies semble avoir des idées noires, tu peux contacter le Centre de prévention du suicide de Québec au 1-866-APPELLE. Le truc à savoir, c'est que peu importe ta situation, tu n'es pas seul, même si parfois tu le penses.


Il y a une main tendue quelque part, c'est juste tes yeux qui voient mal dans l'obscurité.



P.-S. À la famille et aux amis de Jean, j'espère sincèrement ne pas vous avoir offensé en brassant le passé. Mon intention est pure et mes pensées sont tournées vers vous. Un an est passé et puisse-t-il vous avoir apporté la paix. Love.






© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's