Quel temps y fait, en haut?

Si tu ne m'as vue que sur photo, tu ne comprends probablement pas encore à quel point je suis grande. Je sais que y'a des tas de gens plus grands que moi, mais généralement, quand les gens ne me connaissent que virtuellement et qu'ils me rencontrent en personne, c'est l'étonnement assuré. Le classique "T'es donc ben grande!" est toujours accompagné de "Tu mesures combien?" (et presque toujours aussi d'un coup d'oeil à mes chaussures pour voir si je suis jackée sur des talons qui justifieraient mon altitude). L'effet de surprise ne m'étonne plus, c'est quand même peu fréquent (bien que loin d'être rare) de croiser une femme de six pieds et je comprends l'étonnement.




C'est quand même fou que mon corps soit si grand, parce que dans ma tête à moi je suis toute petite. J'ai parfois l'impression d'habiter uniquement dans mon crâne, juste derrière mes yeux. Comme si j'étais une toute petite chose qui "conduisait" un grand corps, et que la cabine du conducteur se trouvait juste derrière mes lunettes. Parlant de lunettes, je dois te confier quelque chose. J'ai eu ma première paire de lunettes à quatre ou cinq ans et depuis, les choses ne se sont pas arrangées. Quand ma mère a remarqué que je voyais mal, elle m'a apporté chez l'optométriste où j'ai reçu mon diagnostique. Je ne comprenais pas trop l'importance de la chose, mais je me souviens avoir trouvé ça vraiment cool de me choisir une paire de lunettes. J'ai choisi (*tousse*) des belles lunettes roses et rondes (j'avais vraiment beaucoup de goût, haha).




Petit fait cocasse, je ne vois pas grand-chose par terre quand je marche, pour la simple raison que le cadre de mes verres ne se rend pas jusque-là, à moins que je ne baisse la tête (et quand je baisse la tête c'est devant moi que je ne vois plus et c'est pas pratique pour circuler, j'suis un peu dangereuse). C'est quand même drôle de penser que tout ce qui se trouve par terre est voué à être flou. Je dois demeurer vigilante pour ne pas mettre les pieds dans des tits-cacas-de-chien ou des trous. Là tu dois penser aux verres de contact, pis c'est pas que j'ai pas essayé, mais comme je suis aussi hypermétrope et astigmate en plus d'être myope, les poids présents sur mes lentilles me fatiguent les yeux et je ne peux pas en porter aussi souvent que je le voudrais, ça brime mon confort. Mais bon, c'est un moindre mal et comme je n'ai jamais vraiment connu autre chose, c'est pas si difficile à accepter.




Quand j'étais à Rouyn-Noranda pour mes études, j'ai travaillé quatre ans chez Olive et Basil (si un jour tu passes par-là, va manger un panini à ma santé et salue André et Lucie de ma part). Une fois, je faisais un training avec une nouvelle employée que malheureusement, je n'appréciais pas beaucoup (j'étais plus jeune et moins tolérante, je la trouvais superficielle et j'avais du mal à établir une connexion avec ses faux ongles). Dans les premiers instants de notre rencontre, elle a levé les yeux vers moi et m'a lancé, avec tout le sérieux du monde (et des yeux de poisson mort) "Es-tu une géante?". C'était plus fort que moi, j'ai éclaté de rire et j'ai répondu "Ben voyons, sors de chez vous j'suis juste grande!". Cette fameuse phrase est d'ailleurs restée dans les annales et m'a value quelques bonnes blagues pendant mon séjour là-bas. Quand j'y repense, je la ris encore.


Bien qu'aujourd'hui je vive très bien avec mes six pieds, il y a encore des choses qui me troublent à l'occasion. Par exemple, quand je vais dans les shows de musique, y'a toujours quelqu'un derrière moi qui chiale parce que je suis devant lui. Je me souviens d'une fois, au Cabaret de la Dernière Chance où j'étais allée voir Marc Déry. J'avais vraiment hâte de voir le show et je voulais avoir une bonne place alors je suis arrivée tôt pour me placer dans les premières lignes. Quelques instants après le début du spectacle, un gars m'a tapé sur l'épaule. Quand je me suis retournée, il m'a dit "T'es ben trop grande pour être en avant, tu devrais aller te placer à l'arrière". Ça m'a fait un peu de peine, et sans réfléchir j'ai simplement répondu "T'avais juste à arriver avant si tu voulais une meilleure place, j'ai payé mon billet le même prix que toi et j'ai tout à fait le droit d'être où je suis". Même si j'ai lancé ma réponse avec beaucoup d'assurance, j'ai passé le reste de la soirée à ressentir un certain malaise et à ne pas me sentir confortable où j'étais. Bref, c'était poche et je m'en souviens encore.




Y'a aussi une autre affaire qu'on dirait que les grandes ont pas le droit de faire. Porter des talons hauts. Moi j'trouve ça vraiment beau des chaussures à talons, mais je me suis longtemps empêchée d'en porter par peur du jugement des autres. Y'a des stéréotypes qui sont entretenus dans notre société, et une femme qui est plus grande que son conjoint, c'est pas bien vu. J'ai beau retourner ça de tous les bords dans ma tête, je n'arrive pas à comprendre pourquoi. Il faut dire que j'ai la chance d'avoir un copain merveilleux qui me trouve sublime et qui me regarde comme si j'étais un des plus beaux paysages que la nature peut offrir, même s'il a quelques pouces de moins que moi. Lui, ça lui dérange pas que je porte des talons quand je suis à ses côtés. Il a confiance en lui et me permet de porter ce qui me plaît tout en en profitant pour me complimenter au passage, ça c'est un homme.




Même si je n'exagère pas (je me permet rarement plus qu'un pouce), je sens quand même le poids des regards quand je le fais. Va savoir si c'est de la paranoïa ou si c'est fondé, mais j'ai l'impression d'être observée plus intensément quand je suis juchée sur des échasses (même des petites). Cela dit, je n'arrive pas encore à savoir si c'est de l'admiration, du dégoût, de l'envie ou autre chose. Faut dire que c'est juste logique d'être regardée quand on a une tête de plus que tout le monde autour, c'est facile de me spotter dans une foule. Autre tranche de vie? J'ai commencé à aimer danser sur le tard, pour ces mêmes raisons. J'avais toujours l'impression d'être observée, mais maintenant je sors souvent m'énarver sur le dancefloor et j'adore ça. Quelle libération c'est, de pouvoir gesticuler librement sans avoir en tête les craintes que j'étais la seule à entretenir.




Le temps m'apporte chaque année un peu plus d'assurance et d'acceptation. Si la vie peut continuer de me gâter autant, je n'aurai jamais peur de vieillir. Si je te dis tout ça aujourd'hui, c'est pour exorciser une hantise que je traîne depuis longtemps. Juste de t'en avoir parlé, je me sens beaucoup plus légère. Merci d'être là pour me lire chaque semaine, c'est encore meilleur qu'un rendez-vous chez le psy!


Bonne semaine :)





© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's