Gentilhomme, gente dame.


Ça fait 7 mois jour pour jour que je t'écris chaque dimanche. Le temps passe vite, pis si tu me lis chaque semaine, tu dois commencer à me connaître pas mal. Heureusement, y'a encore un paquet de choses que je ne t'ai pas encore dites. Par exemple, quand je rencontre du monde, je ne les oublie pratiquement jamais. Quand tu te présentes à moi, je m'applique très consciencieusement à retenir ton prénom, pis je me le répète toutes les fois que je te revois dans les instants suivants, pour qu'il reste bien ancré dans ma mémoire. Bon là je te dis que je m'applique beaucoup, pis c'est pas toujours vrai. Vois-tu, j'ai vraiment de la chance, ma mémoire est très douée pour ce genre de chose. J'aime tellement le monde que c'est plutôt facile de me souvenir de qui tu es. C'est sûr que des fois j'ai des petits oublis, mais la plupart du temps, je me souviens des gens dès la première rencontre et je prends un très grand plaisir à pouvoir les saluer par leur p'tit noms. Pour moi, c'est une façon de te dire que tu es important, pis que tu marques ma vie.



Ça fait un peu partie des bonnes manières de porter attention quand quelqu'un se présente. C'est pas quelque chose de léger, c'est critique une première rencontre. Des études plus ou moins sérieuses ont établi que les 4 premières minutes étaient les plus importantes pour faire bonne impression, pis je trouve que c'est pas faux. C'est sûr que tout le monde peut merder sans faire exprès pis j'ai le pardon facile, mais on s'entend que merder pendant les premiers instants, c'est comme de se coller un stamp de ce moment pour l'éternité. Loin de moi l'idée de te faire la morale ou de te dire quoi faire, mais comme je vois beaucoup de monde, j'ai remarqué quelques petits trucs qui pourraient peut-être te venir en aide lors d'éventuelles nouvelles rencontres.


Faut se concentrer quand les gens se présentent. C'est pas juste une affaire de prénom comme je te disais plus tôt (quoique je pense que c'est un morceau plus qu'important), c'est aussi une affaire d'ouverture. Des fois on dirait qu'on veut toute faire trop vite, pis qu'on est un peu sur les nerfs faque on fini qu'on a pas une belle position physique. Quand on rencontre des nouvelles personnes (et même après, pendant les discussions), il faut conserver une attitude ouverte si on veut que le courant passe bien. Le plus classique? On ne croise pas les bras, genre. Au-delà de ça, j'ai remarqué que quand j'étais vraiment attentive à ce que quelqu'un me raconte, j'ai tendance à imiter ses mouvements. C'est plus fort que moi, si on jase et que j'ai un intérêt réel pour ton récit (ce qui risque fortement d'arriver), tu vas me voir imiter tes gestes. C'est pas pour rire de toi, c'est juste que je suis tellement concentrée à t'écouter qu'on dirait que j'me laisse absorber, ça arrive tout seul.



Une autre chose vraiment importante, c'est la poignée de main. On a tous déjà serré une petite main molle. Personne trouve ça hot, même que c'est un peu malaisant. Mets-toi un peu de pep dans le membre que tu présentes (ça c'est une drôle de formulation). C'est important que tu prouves que t'as un peu de tonus sinon on pourrait te prendre pour un mollusque. Là faut pas s'emballer non plus, t'as pas besoin de réduire la main de ton interlocuteur en miettes pour prouver que t'es bien présent. Y'a un niveau entre ces deux états qui tout à fait acceptable, à toi de gérer la pression de ton étau en tenant compte de la pince que tu serres.



C'est aussi important de s'adapter à son environnement. Par exemple, si tout le monde autour de toi est super classy, essaye de garder tes meilleures blagues de pets pour un autre public (ça se ramène bien à la maison, dans un petit tupperware) pis ajuste toi aux conversations de ceux qui t'entourent. Cela dit, outre les blagues de mauvais goût, y'a quand même moyen de rester soi-même tout en s'ajustant un minimum aux autres. Tsé, t'es pas obligé de te mettre à parler comme un dictionnaire parce que t'es entouré de monde swell, mais t'es pas obligé non plus de sortir tes plus beaux mots de fond de rang. C'est logique, messemble, en cas de doute, la modération l'emporte. Ça peut te paraître un peu contradictoire, mais même si tu te modères, tu peux garder tes couleurs quand même. S'agit d'y aller à petite dose et de se gérer selon les réactions provoquées.



Au pub, je constate qu'il y a une partie de mes clients qui est vraiment mieux "élevée" que les autres. À première vue, je remarque toujours les mêmes affaires. La manière de passer sa commande n'est pas à négliger. Mon client pref il dit s'il vous plaît (depuis le temps que ta mère te le dit, come on) pis il ajoute un merci quand la transaction est terminée (pis moi je lui retourne ses politesses évidemment). Il rapporte son verre quand il vient commander au bar (tsé, tu t'en viens là anyways, c'est pas plus compliqué pis ça peut changer la donne pendant les grosses soirées). Il intervient quand ses amis dégénèrent (parce que mon client pref, lui il dégénère pas, ou entoucas, pas autant). Quand la soirée avance, il continue d'être courtois. Quand il circule, il se fait petit dans l'escalier pour permettre aux autres clients de pouvoir passer sans se faire bousculer (ou alors il s'excuse si un accrochage survient) et il tient la porte s'il sort et qu'il est suivi.



Parlant de tenir la porte, je dois te raconter une tranche de vie. Ça m'arrive souvent de sortir ailleurs qu'au Nelligan's (quoique... je passe beaucoup plus de soirées off là-bas qu'ailleurs, même quand j'ai fini de travailler) pis je voulais donner une mention spéciale au doorman du Deux 22. Ça fait quelques fois déjà que je sors pendant qu'il y est (je pense qu'il n'est là que pour les grosses soirées de fin de semaine) et que je suis flabergastée par sa civilité. On a souvent en tête une image du doorman classique qui s'apparente plus à une brute qu'à un chic portier. Avec tout le respect que je voue aux gens du métier, Patrice c'est le best. Il tient la porte aux filles (et au gars aussi, t'en fais pas, mais je pense que le geste est particulièrement apprécié par les girls), allume leurs cigarettes, garde un oeil sur la foule, modère les extrémistes avec délicatesse et bien que sa stature en impose, on dirait qu'il a préféré opter sur le respect plutôt que sur la peur pour faire sa loi. Malgré toute la douceur apparente, y'a un morceau en dedans de toi qui te mentionne au passage que tu dois pas faire chier ce gars-là, parce que ça pourrait clairement se finir mal. C'est l'image que je me fais de la main de fer dans un gant de velours, pis ma foi, c'est dans l'ordre du très efficace. Chapeau.


Ça me rappelle que parmi toutes les bonnes manières qu'on tente de transmettre et de conserver, on en a perdu quelques-unes et c'est pas forcément heureux. Mon père ouvrait toujours la porte à ma mère (pis un paquet d'autres affaires aussi, c'était un romantique), c'est peut-être pour ça que je suis si touchée par les gentilshommes qui ont gardé leurs bonnes habitudes. Si tu penses que c'est quétaine d'ouvrir la porte à celui/celle qui t'accompagne, de tirer sa chaise au restaurant, de prendre son manteau en arrivant quelque part, de marcher du côté de la rue quand vous êtes sur le trottoir, pis toutes ces petites choses qui font un peu d'époque, sache qu'il y a encore des gens comme moi qui apprécient énormément la galanterie. Peut-être qu'il y a des filles qui se sentent diminuées par ces gestes, mais pour ma part, je me sens précieuse chaque fois que quelqu'un est gentlemen avec moi (hommes ou femmes confondus).



Les bonnes manières, ça rend tout plus agréable et plus facile. Des fois je trouve qu'on l'échappe un peu, pis peut-être qu'il serait temps de valoriser les bons comportements pour les rendre contagieux. Je ne demande à personne de se promener avec un bâton entre les fesses, mais comme mon grand-père le disait si bien "un peu de decorum" ça a jamais fait de mal, kesse t'en pense?



© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's