Pression ou bouteille, ta vie?

Quand j'étais petite, j'me cassais pas le bécyk. C'était vraiment simple la vie d'enfant. J'me levais le matin pis je mangeais le déjeuner que ma mère m'avait préparé avant d'aller jouer un peu dans le salon. Ensuite, elle me disait d'aller m'habiller (pis même souvent, elle me disait quoi mettre, juste trop easy), pis elle m'annonçait le programme de la journée. Après le dîner (que je n'avais même pas besoin de préparer, servir ou dé-servir, à moins que ça me tente), je la suivais avec plaisir dans ses occupations sans trop me poser de question. On allait faire des courses, visiter mes grands-parents ou alors on restait ben relaxe à la maison, le temps passait pis un moment donné, c'était l'heure de la sieste (tranche de vie, j'étais le genre d'enfant à demander si je pouvais aller faire une sieste, difficile de même comme gamine, haha). Pas trop longtemps après m'être réveillée et avoir rejoué un peu, le souper apparaissait comme par magie devant moi, sur la table, tout bien placé sur mon napperon pref de passe-partout, avec la grosse face d'Alacazou dessus. Ensuite venait le bain, puis le dodo, et ça recommençait le lendemain. Les seuls conflits que je pouvais vivre à l'époque étaient vraiment rares et plus souvent qu'autrement reliés au fait que j'étais la plus jeune, et que je devais être un peu fatigante à toujours vouloir être collée sur mes frères plus vieux. Je sais, j'ai été très chanceuse de vivre une enfance aussi simple et agréable, j'en remercie d'ailleurs la vie chaque jour qui passe.




Quand je suis allée à la maternelle pour la première fois, j'étais un peu stressée. Je me souviens encore d'avoir eu du mal à m'endormir la veille et d'avoir longuement fixé mon petit outfit neuf en me disant que j'avais vraiment hâte au lendemain pour pouvoir enfin le mettre. Je me suis tout de suite bien adaptée à l'école. C'est sûr que j'étais pas mal cool, parce que je savais déjà écrire mon nom, compter et attacher mes lacets toute seule (un vrai génie, tsé *tousse*). J'étais une fillette très sociable qui réussissait facilement à se faire des amis, à exécuter les consignes et à respecter l'autorité. J'ai fait tout mon primaire dans des écoles de village avec les mêmes camarades (ou presque), sans subir trop de moqueries ni me faire persécuter, bref, mes affaires allaient plutôt bien.




Ensuite est venue la période la plus ingrate de ma vie. L'adolescence. J'ai grandi, beaucoup grandi, en l'espace d'un seul été j'ai presque pogné le 6 pieds. L'arrivée au secondaire a été un choc. Comme j'étais très grande (et maigre d'avoir tant grandi en si peu de temps), c'était vraiment difficile de me vêtir et j'avais toujours un peu d'eau dans cave. À mon grand malheur, c'était pas très bien perçu par mes collègues de classe. J'ai eu droit à mon lot de mauvaises blagues, aux commentaires blessants et même si avec le recul je pense que j'étais loin d'être à plaindre, j'ai trouvé la transition vraiment tough (comme un paquet d'autres adolescents). Mes notes, auparavant toujours excellentes, s'en sont ressenties un petit peu. J'me souviens encore de m'être dit que je ne voulais pas aller à l'école certains matins, par peur d'être ridiculisée par les autres. Pourtant, j'adorais l'école, c'est pas peu dire.




C'est à l'adolescence que j'ai commencé à sentir la pression sociale pour la première fois. Au secondaire, faut être cool. T'es in ou tes out. T'es toujours dans une position critique. La moindre petite affaire peut te scrapper ta réputation pis ton estime de toi en une fraction de seconde. Faut être bon en sport, faut avoir des bonnes notes, faut être populaire, faut être cute... Bref, il faut performer. Si tu performes pas dans au moins un domaine, t'es tout de suite classé dans la catégorie des "rejets" pis ça, tu veux juste pas. T'es prêt à faire des bassesses juste pour être bien vu. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'à l'adolescence, certaines personnes l'ont un peu trop échappé et ont fait des petites ou grosses conneries, convaincus que c'était de même qu'ils arriveraient à se faire respecter.


J'te l'ai déjà dit, mais j'ai commencé à travailler vraiment jeune. À 14 ans, je travaillais déjà 4 ou 5 soirs semaine. À travers ça s'ajoutaient les devoirs, les activités sportives, les amis, pis dans chacun de ces domaines, j'avais un profond désir d'être reconnue, appréciée et d'exceller. Mes examens me rendaient nerveuse au point qu'il m'arrivait déjà à cet âge de faire des petites insomnies, par-ci, par-là, quand la pression me dévorait l'intérieur. Ça s'est pas arrangé quand j'ai quitté la maison familiale pour partir étudier dans la ville voisine.




À 17 ans, je suis allée faire un DEC en Arts Plastiques. D'un côté y'avait moi qui était très fière d'aller au Cégep pour suivre une formation dans un domaine qui me passionnait pis de l'autre, y'avait tout plein de monde qui me disaient "Euhhh tu vas faire quoi dans vie avec ce diplôme-là?" ou ben "être artiste c'est pas une vie, tu vas crever de faim avant d'être connue" (y'en avait aussi des pires, genre "un artiste c'est inutile pour la société", mais ça j'veux même pas en parler tellement ça me fait rager). Quand je demandais ce que j'aurais dû choisir à la place, on me répondait qu'un DEC en science nat m'ouvrirait plus de portes pis que c'était ce qui avait de mieux à faire si j'avais pas de plan de carrière fixe. C'était ben logique comme proposition, y faut dire que moi-même je savais pas trop ce que j'allais faire de mon diplôme, sauf que ça tenait tellement pas compte de mon bonheur personnel et de mon besoin de choisir en fonction de mes intérêts et de mes tripes. À l'époque, j'avais beau virer ça de tous les bords, je n'arrivais pas à comprendre pourquoi je n'irais PAS faire ce qui me tentait, ce que j'aimais profondément et ce qui m'allumait, même si ça impliquait un certain risque côté carrière. Comme les anglos disent, take the risk or lose the chance, pis je trouve encore que c'est bourré de sens.


Je suis ensuite allée à l'Université. Là j'ai commencé à frapper d'autres jugements qui n'avaient aucun rapport avec mon champ d'études. J'me suis fait demander je sais pas combien de fois si j'étais lesbienne, parce que j'avais pas de copain à l'époque (et les études en arts ont vraisemblablement soutenu ce questionnement). Quand j'expliquais que j'attendais de tomber amoureuse et qu’entre-temps, je me sentais très bien toute seule, les gens remettaient en question mes affirmations. Comme si une femme dans la vingtaine, ça se devait obligatoirement d'être en couple (et qui plus est, avec un homme apparemment) ou d'en avoir le désir pour être socialement acceptée. Ah c'est pas que j'avais pas d'homme dans ma vie, on sait tous que les études offrent un bassin intarissable de nouvelles rencontres sympathiques et des possibilités de flirt quasiment infinies, mais c'était juste pas mon genre de me garrocher partout (encore aujourd'hui d'ailleurs), juste pour faire comme les autres ou pire, juste pour ne pas avoir à être seule avec moi-même.




Je me suis finalement fait un copain à la fin de mon baccalauréat et quelques années ensuite, d'autres questions se sont imposées. La suite logique des choses, quand tu passes la mi-vingtaine et que t'es en couple, c'est de t'installer ensemble dans une maison. Je sais bien que de payer un logement "dans le vide", c'est pas un plan qui semble très envisageable à long terme. Pourtant, selon les experts, au bout d'une vie, il semblerait qu'il soit plus avantageux d'avoir été locataire que d'avoir été propriétaire si on habite la ville (ou du moins, la différence est très mince et donc pas très considérable). Je comprends parfaitement l'envie d'être chez soi, de posséder une demeure au lieu de seulement la louer, entre autre pour la liberté de choisir ce qu'on veut en faire. Par contre, la justification purement économique ne semble pas être fondée. En calculant les réparations, l'entretien, les taxes, les fluctuations des valeurs immobilières et toutes les autres dépenses que la vie de propriétaire occasionne, la location est loin d'être désavantageuse. C'est vraiment du cas par cas, mais tout ça pour dire c'est pas vrai que c'est forcément mieux pour tout le monde de devenir propriétaire de sa demeure.


Une autre chose qui devient rapidement source de jugement quand on est en couple passé la mi-vingtaine, c'est la fondation d'une famille. "T'as pas encore d'enfant? Tu dois y penser? Faut pas attendre trop longtemps... " sont, entre autres, des choses que j'ai entendues plus d'une fois. Comme si toutes les femmes devaient se mettre à procréer passé un certain âge, pour être socialement acceptables. Qu'en est-il de celles qui ne peuvent simplement pas avoir d'enfants? Ou des autres qui n'en veulent juste pas (non, ce ne sont pas des monstres carriéristes et sans coeur)? Sont-elles moins des femmes complètes pour autant? Je respecte tout à fait celles qui n'ont pas fait le même choix que moi, mais je ne pense pas pour autant que ça soit "anormal" de ne pas suivre leurs traces. Encore là, c'est pas que j'y ai jamais pensé, ni que je n'en aurai jamais, mais pour l'instant, je suis ben correct sans enfant. Fut un temps où je me serais bien vue avec une marmaille criarde et turbulente, mais avec le vécu que j'ai aujourd'hui, je considère que d'avoir attendu était plus que sage. Faire des enfants, c'est pas quelque chose qu'on fait parce que "c'est là que t'es rendu". On doit le faire parce qu'on en a le désir pur et profond. Je pense que pour mettre au monde un humain de plus sur cette terre déjà bondée (et un peu déjantée) il faut avoir la profonde certitude que c'est la bonne chose à faire, pas pour soi-même, mais plutôt pour l'enfant à venir. Anyways, on va se le dire, y'a jamais de "moment parfait" pour se reproduire, le timing parfait ça existe pas. Faut faire ce que nous dicte notre coeur, pas ce que nous impose la société dans laquelle on gravite.




Je repense parfois au temps de nos grand-mères, où les curés passaient dans les maison pour dire qu'il serait temps de pondre un autre bébé bientôt (pis généralement, ils disaient pas ça à la légère, c'était bourré d'insistance et de pression), sans pour autant tenir compte des conditions de vie, des moyens disponibles ou simplement de l'envie de le faire. Je repense à ma propre mère qui, comme elle était l'aînée, a dû mettre de côté ses rêves personnels pour prendre soin de la maisonnée. C'était comme ça dans l'temps, l'aîné devenait prêtre (ou religieux X), pis l'aînée restait à la maison pour s'occuper des frères et soeurs plus jeunes. Je sais bien que c'était la façon la plus classique de faire et que ça serait faux de dire qu'il n'existait aucune issue. C'est juste que déroger d'une généralité sociale, c'est ben mal vu, peu importe l'époque.


Tu sais que je suis barmaid, pis que y'a pas si longtemps, c'était un métier uniquement réservé aux hommes. Les femmes n'avaient d'ailleurs pas leur place dans les établissements où on consommait de l'alcool. Depuis l'émancipation féminine des dernières décennies, quand t'es une femme, on dirait que t'as pas le choix, tu dois être féministe, sinon c'est comme si tu respectais pas tes prédécesseures. Oh bien sûr, je veux que les femmes soient libres, autonomes, respectées pour leurs idées et appréciées pour ce qu'elles sont réellement, comme humains, pas comme des femmes. Pour moi, le féminisme, c'est simplement la quête de l'égalité entre les hommes et les femmes (socialement, culturellement, politiquement et économiquement) et je constate que parfois, en 2016, on pousse le féminisme tellement loin qu'on oublie la base. On a comme associé le mot "féministe" à une bande de folles furieuses revendicatrices et extrêmes, en oubliant la nature de la chose, qui est plutôt une quête d'égalité des sexes et je trouve ça bien dommage. C'est pas parce que les hommes de pouvoir ont persécuté les femmes pendant toutes ces années qu'on doit punir tous les mâles dès qu'on a une chance, ce serait idiot de reproduire le comportement dénoncé au départ. Je pense par exemple aux hommes qui, actuellement, se battent pour obtenir l'égalité en matière de garde des enfants, une fois leur famille déconstruite. Je sais bien que c'est fort l'instinct maternel, mais c'est faux de dire que toutes les mères sont forcément plus en mesure que les pères d'offrir une vie décente à leurs rejetons. Par contre, on dirait que naturellement, un enfant ça va avec sa mère... C'est même limite, dans ma tête, à savoir si je m'associe vraiment au terme féministe, juste parce que je trouve l'image qui y est rattachée (et c'est bien malheureux, t'as le droit d'être choqué) un peu bafouée. Il est clair qu'encore aujourd'hui, les femmes subissent plus d’inégalités que les hommes, mais c'est pas une raison pour faire pencher la balance trop loin de l'autre côté dès qu'on peut.




Moi j'pense que les humains doivent être traités également et comme la stupidité se fiche bien des barrières des genres, j'vois pas pourquoi on devrait faire de la discrimination par rapport au sexe. D'être née dans toute cette ouate me fait remettre en question bien des choses. Oui, je veux être libre de penser, d'agir et d'essayer plein de choses. Non, je ne veux pas me faire dicter ce que je dois faire ou ne pas faire parce que j'ai un vagin. Mais je veux aussi qu'on respecte l'humain en général, sans considération de genre. Je remercie les gens qui sont passés avant moi (sexes confondus) et qui, à force de combats sans relâche, m'ont permis de vivre une époque où je suis à peu près libre de mes choix. Je dis "à peu près" parce que je suis consciente qu'il y a encore beaucoup de chemin à faire pour arriver à enrayer l'inégalité, l'injustice et les pressions malsaines qui viennent de partout. Je pense aussi que c'est pas parce qu'on a fait du progrès qu'il faut s'en contenter et arrêter ça là.


J'en aurais eu tellement long à dire aujourd'hui sur le sujet de la pression sociale que j'ai décidé de couper ma chronique en deux. Tu pourras lire un volet associé à l'image et à l'apparence dans quelques semaines. En attendant, j'te dis à dimanche prochain!




© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's