On a tous le droit de rêver

Quand je suis derrière le bar j'entends les gens discuter. C'est pas que je sois si curieuse (quoi que...) ni que je fasse par exprès, mais parfois j'entends des histoires, pis j'avoue que j'ahi pas ça (enfin, tout dépendant du récit). C'est classique, c'est toujours quand la musique est en transition que t'es en train de parler trop fort "faque j'ai renTRÉ MON DOIGT DANS LE TROU..." pis oups, la première chose que tu sais c'est que la toune est finie, y'a pu de musique, pis les gens autour pensent que t'es un être ignoble (évidemment, ils ne pensent pas que t'essayais simplement de ramasser le moton de cheveux dans le drain du bain). Tout ça pour dire que des fois, j'entends ce que les gens se disent. Chaque personne a son opinion au sujet de mon travail et du look de l'établissement. "Ils devraient faire ça comme ça, ils devraient mettre ça là, pis..." plein d'affaires de même.



À force d'entendre les clients parler de leur idéal et de ce qu'ils aimeraient, il m'est venu l'envie de partager ma vision du bar idéal moi aussi. Comme j'ai une vitrine pas pire cool ici, je me lance. Dans un bar idéal, les bouteilles ne seraient évidemment jamais vides. Pas que c'est tant de job que ça d'aller en chercher une autre, c'est juste que c'est plate de manquer de quelque chose pendant que quelqu'un vient de te passer une commande. Le pire, c'est pas tant quand ta bouteille est finie, ça en soit c'est pas grave parce qu'on en a d'autres quelque part, ce qui est problématique c'est quand ta commande est passée, que toi t'as payé (parce qu'avec les factures obligatoires pis toute, on s'arrange pour sortir les bills rapidement pendant qu'on prépare la commande) pis que je me rends compte que j'ai pu de backup. Mon client s'était fait une idée, y'attendait son truc, pis là moi je le déçois. Quand j'te fais miroiter que quelque chose s'en vient pis que j'me rends compte que j'ai pu ce qu'il faut pour le faire, je me sens coupable. J'suis d'même (ouais, c'est probablement un syndrome X ou une maladie mentale, j'imagine), c'est à la fois un défaut et une qualité, mais je me sens souvent coupable de ne pas pouvoir combler tout le monde, tout le temps. Si les bouteilles étaient infinies, ça serait juste trop parfait.



Outre les bouteilles qui pourraient être infinies, ça serait vraiment génial si les fûts ne se vidaient jamais eux non plus. Cette fois c'est un peu une question physique. Je sais pas si tu sais, mais c'est lourd en ta un baril plein, pis quand y'en a un de vide, il faut le remplacer (là tu te dis peut-être que c'est difficile pour une fille, mais une fois ben fâchée, tout se fait). Si en plus d'être jamais vide, on avait le loisir d'avoir tous ces barils-là grétisse, je serais au paradis. J'adore ça donner, si j'avais les moyens de toujours donner et d'arriver à payer mes comptes quand même, je serais tellement heureuse (et parions que toi aussi!). Y'a quand même un point très positif à mentionner à ce sujet. Au Nelligan's, on a une ligne de bière (la Nelligan's Ale) qui, en partenariat avec le mouvement Raize, redonne à la communauté. Quand tu t'achètes une pinte, y'a un dollar qui s'en va à un organisme à but non lucratif, et c'est différent chaque mois. Bon okay, c'est pas gratuit, mais quand tu te cherches une façon de soulager un peu ta conscience de buveur de bière, ça donne une option possible.



Dans un bar parfait, le barman saurait toujours tes goûts et pourrait lire dans ta tête pour te donner ce que tu désires, bien avant que tu saches que c'est ça que tu voulais. Ça serait dingue si à chaque fois que quelqu'un me commande un "quelque chose de bon" je pouvais deviner ce qu'il aime. Tranche de vie, je suis toujours dans le néant quand je me fais passer cette commande-là. C'est peut-être un manque de professionnalisme, mais j'ai absolument aucune idée de c'est quoi pour toi "quelque chose de bon". Tsé les goûts, c'est vraiment une affaire personnelle. Si moi j'aime ça boire des vodkas-langue-de-porc avec du poivre dessus (si t'es courageux, tu peux boire ça à la Faucheuse, by the way), pis que dans ma tête à moi c'est ça "quelque chose de bon", tu pourrais être bien surpris en me passant ta requête mystérieuse. Comme on est dans le monde réel et pas dans mon univers idéal de barmaid qui lit dans tes pensées, je te conseille de jouer safe et de me dire vaguement ce que tu aimes (ou c'que t'aimes pas) si tu as l'audace de demander "quelque chose de bon".


Dans mon univers rêvé, je pourrais trouver des solutions à tes problèmes avant même que t'aies besoin de me déballer toute ton histoire. On aurait pas besoin de brasser toute c'qui te trotte dans la tête, je saurais déjà comment t'aider. Ensuite, toi tu pourrais te concentrer à boire ta bière dans la joie pour célébrer la résolution de ton dilemme au lieu de boire tes soucis, pis les soirées se déroulerait dans la joie et l'harmonie. Aussi, les clients resteraient polis même lorsqu'ils s’enivrent. Un bon barman, ça en veut jamais au monde d'être chaud, ça leur en veut juste d'être cave des fois (tsé, ça aurait pas de sens si je t'en voulais d'être saoul alors que c'est moi qui te sers à boire). Pas de bataille, pas de vomi, pas de crise, juste le plaisir d'être ensemble pour vivre un moment magnifique.



Dans un paradis-bar, les verres ne se reverseraient pas. Ni moi, ni les clients ne seraient maladroits, aucun dégât, aucune perte à couvrir. J'ai entendu des histoires d'horreur avec ça. Genre des patrons qui forçaient leurs employés à payer la "bière perdue" quand les compteurs affichaient une erreur, ou alors d'autres récits où il fallait payer pour un client qui n'assume pas sa gaffe et qui te demande de remplacer son verre (qu'il a lui-même renversé). Nous autres on est plutôt chanceux, nos patrons ont compris le gros bon sens et on ne paye pas si on peut justifier le manque. Ils m'ont déjà dit "un quart de travail parfait, c'est pas possible, y'a TOUJOURS des pertes quelque part, il faut juste les mettre dans l'ordi quand même". Si t'es barman pis que c'est pas comme ça que tes boss te traitent, sache que c'est généralement pas légal de faire payer ses employés pour les pertes de l'entreprise. Là y'a une nuance à faire, pis c'est pour ça que j'ai utilisé le mot "généralement". Si tu travailles pas bien, que c'est parce que tu l'as vraiment échappé que tes affaires balancent pas et que c'est ta mauvaise conduite qui justifie les pertes, ton patron a le droit de te faire payer pour ta gaffe (et comment il décide de faire ça, c'est une question de gestion à l'interne, il pourrait très bien décider de te suspendre au lieu de te demander de l'argent, tu payerais quand même au bout du compte).


Ceci dit, au Québec, les serveurs ne sont pas tenus de débourser aucune somme d'argent sans avis légal, si c'est le cas, c'est de l'abus. Pour soutenir mes propos, voici un extrait de l'article 49 de la loi sur les normes du travail (CNESST) "Un employeur peut effectuer une retenue sur le salaire uniquement s'il y est contraint par une loi, un règlement, une ordonnance d'un tribunal, une convention collective, un décret ou un régime complémentaire de retraite à adhésion obligatoire. L'employeur peut également effectuer une retenue sur le salaire si le salarié y consent par écrit et pour une fin spécifique mentionnée dans cet écrit". C'est pas une affaire de syndicat ni rien, c'est juste une loi vraiment sensée pour permettre aux travailleurs comme moi d'être bien traités s'ils travaillent pour des patrons un peu trop croches (juste au cas ou tu savais pas, je me suis dit que c'était pertinent de te le mentionner).



Pour continuer de t'entretenir sur des choses légères, dans un bar paradisiaque, on pourrait cueillir les fruits directement dans l'arbre (pourquoi pas, c'est permis de rêver!) qui pousse à même le bar. Pas besoin de se rendre dans la chambre froide, de fouiller dans les caisses, de gratter toutes les étiquettes et de nettoyer lesdits fruits avant de les utiliser. Préparer des fruits pour sa soirée, c'est okay, ça fait partie des tâches. Mais parfois, les fonds de caisses de fruits sont pleins de surprises pis quand tu t'en rends compte juste quand tu enfonces ta main dans quelque chose de mou, c'est eurk. C'est drôle quand même, les fruits en vieillissant, on dirait qu'ils veulent changer de sorte. Les oranges se ratatinent et essaie de devenir citron, les citrons eux autres se couvrent de mousse verte pour ressembler à des limes, pis les limes brunissent comme des petits kiwis. Haha.


À titre indicatif, c'est quelque chose d'important des fruits dans un bar, faut pas sous-estimer leur pouvoir. En tant que barmaid, je m'assure toujours de ne jamais mettre un fruit que moi-même je n'oserais pas manger, sur le verre de quelqu'un. S'il ne m'en reste plus et que je n'ai pas le temps d'en couper parce que je suis trop dans le jus, je préfère simplement ne rien mettre. Il nous est tous déjà arrivé de se commander un verre quelque part et de le voir arriver devant nous agrémenté d'une petite-tranche-de-fruit-dégueue-qui-doit-dater-de-trois-jours. Personne aime ça, c'est un fait.



Une autre affaire qui n'arriverait pas dans un monde-de-bar idéal, ça serait les demandes spéciales. Bon là j'te parle pas de demander une toune à l'occasion, quand tu vois que j'suis pas trop dans le jus. Ça, ça peut me faire très plaisir. Par contre, si je peine à suffire à la demande en terme de service de boisson (c'est quand même comme ça que je gagne ma vie, c'est clairement une priorité professionnelle) et que tu me demandes une toune d'un groupe que t'aimes et que je refuse, faudrait pas que tu te fâches, faudrait que tu comprennes. T'irais même pas bouder dans ton coin avec tes chums en disant que j'suis donc ben pas fine avec toi, parce que plus tôt j'ai mis une chanson pour quelqu'un d'autre (ou autre raison de ton choix) et tu serais assez empathique pour regarder ce qui se passe derrière le bar et comprendre ma décision de laisser rouler la musique actuelle à la place.


Si je pousse la réflexion un peu plus loin, dans un monde idéal, j'aurais pas envie de m'excuser à l'avance d'avoir écrit tout ça aujourd'hui, parce que le monde comprendrait que c'est pas mal intentionné, pis que c'est juste du divertissement. On m'a fait remarquer récemment (et avec justesse) que je m'excusais beaucoup dans mes écrits. Ça m'a beaucoup touché de me faire dire "allez, vas-y, gâte-toi c'est ça qu'on veut" parce que ça démontre une certaine ouverture et une confiance en mon jugement. Dans le monde idéal de la Serveuse du Nelligan's, personne ne m'enverrait de email gratuitement méchant, les gens se permettraient (j'espère) d'émettre leurs opinions constructives tout en demeurant civilisés, parce qu'ils voudraient simplement que je m'améliore, pas parce qu'ils voudraient me planter. Pis moi, j'aurais la modestie de considérer sérieusement leurs conseils, parce que je partagerais le désir d'amélioration constante.



J'peux clairement pas t'offrir l'alcool de ton choix à l'infini et gratuitement, cueillir mes fruits frais dans mon arbre à l'année pis être capable de faire jouer les demandes spéciales de tout le monde, mais y'a une chose que je peux faire par exemple pour me rapprocher de ma vision idéale. Je peux avoir plus confiance en ce que j'écris et truster aussi ton jugement à toi. Je peux me calmer un peu et essayer de moins m'enfarger dans les fleurs du tapis. Pour suivre un des conseils que j'ai reçu récemment, dorénavant je tâcherai d'écrire plus librement. C'est un pas vers l'amélioration, qui est en quelque sorte un idéal. À l'avenir, je me dirai simplement que si t'aimes pas ce que j'écris (et t'as entièrement le droit), tu vas juste pas me lire, pis que t'auras pas besoin de m'envoyer un email de marde pour faire ça.


Much love.


© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's