L'esprit irlandais

Par définition, un pub c'est un Public House où on sert de l'alcool (généralement des bières et du whisky) et où les gens se retrouvent pour discuter (ou pas) dans une ambiance qui est personnelle à chaque établissement. Nous autres on a choisi d'accrocher des drapeaux qu'on peut voir jusqu'en basse ville à l'extérieur du bar, pour afficher nos couleurs. Vert, blanc, orange. Tu sais déjà, le Pub Nelligan's se catégorise comme pub irlandais depuis sa fondation, il y a presque 9 ans. Le nom lui vient d'ailleurs du célèbre poète Émile Nelligan, pour ses racines irlandaises et québécoises (et peut-être un peu pour sa propension à l'alcool, qui sait). Tu peux voir sa photo en haut du bar, fièrement exposée et éclairée, en hommage à l'union du sang irlandais et québécois.



Il faut dire que l'histoire lie les deux peuples d'une manière particulière. Autour de 1847, de nombreuses familles ont choisi (bon okay, ils avaient pas tant d'autre option) de s'exiler pour fuir la grande famine qui s'abattait sur l'Irlande. Nombreux sont ceux qui ont été acheminés vers le Québec. Peut-être connais-tu déjà Grosse Île, lieu de quarantaine, où une immense croix celtique a été érigée pour commémorer l'hécatombe survenue suite aux grandes épidémies (de typhus et de choléra, notamment) qui sévissaient à l'époque. Il semblerait que 7 553 personnes y aient rendu leur dernier souffle, laissant derrière de nombreux orphelins qui ont été adoptés majoritairement par des familles canadiennes-françaises. Le lien Québec-Irlande s'est tissé dans les difficultés et la tragédie, mais également dans le partage, l'amour et le désir profond d'aider son prochain.




Depuis sa naissance, le Nell a vécu de nombreux changements. Lors de l'ouverture, le bar était situé au coin des rues St-Jean et Sutherland, où est désormais le Bateau de Nuit (si t'es jamais allé là-bas, je te suggère fortement de remédier à la situation, tu rates quelque chose). Comme le local était quand même petit, le propriétaire de l'époque avait choisi de déménager dans les locaux actuels, sur la Côte Sainte-Geneviève. Il avait fait construire le magnifique bar tout en bois qui est, encore aujourd'hui, le joyau de la place. Même si le Nelligan's a beaucoup changé dans les dernières années, une chose demeure immuable, c'est l'esprit festif et absorbant de la place qui en assure le succès, depuis toujours.


Quand j'ai commencé à travailler au pub, je devais me soumettre à des règles musicales strictes. Ma playlist devait contenir pas mal de tounes irlandaises pour satisfaire les exigences de mon patron de l'époque. D'ailleurs, depuis l'ouverture, chaque mardi tu peux profiter d'une session de musique celtique live dans la salle arrière. La musique est diffusée dans tout le bar à l'aide de micros et ça fait des soirées particulièrement agréables pour les amateurs de ce genre de prestations, qui peuvent apprécier le talent des différents musiciens et le son de leurs instruments. Même si le bar a changé de propriétaires depuis le temps, les mardis de musique traditionnelle sont restés. On touche pas à ça, c'est un moment sacré, genre. Par contre, mes nouveaux boss sont moins intenses sur la sélection musicale que ceux d'avant et les autres jours de la semaine, sauf événements spéciaux, la musique est maintenant au choix des employés qui sont en poste. Juste avec le style musical qui joue, la clientèle peut savoir à peu près qui est en mode DJ au moment où ils entrent. Ça fait partie du charme de l'établissement, ça permet aux employés de s'approprier un petit morceau d'ambiance à travers la musique qu'ils choisissent et règle générale, les clients apprécient beaucoup le beat qui joue (même quand il me pogne une crampe au cerveau et que je décide de mettre la toune du Roi Lion juste pour voir qui va se mettre à la chanter, pis sérieux, y'en a pas mal plus que tu penses).




Des fois on me passe des commentaires du genre "Ben là, c'est même pas de la musique irish qui joue" ou ben la classique "Peux-tu mettre du Dropkick Murphys?", pis à force, je me suis dit qu'il serait bon qu'on se jase de quelques affaires au sujet de notre appellation de "pub irlandais". Qu'on se le dise, même les pubs en Irlande ne font pas jouer que de la musique irlandaise (et par là, j'entends le style, pas nécessairement la provenance). Pis y faut que j'te dise... au sujet de Dropkick, j'veux pas péter ta balloune, mais même s'ils ont un excellent son celtique/punk, ça reste un band du Massachusetts. T'imagines combien ça serait dommage que tous les pubs se ferment au reste du monde musical pour une affaire de flûte et de cornemuse (petite précision, loin de moi l'idée de dénigrer le style ou les instruments, je suis toujours très impressionnée par le son de ce genre musical, mais on jase là)? Je trouve ça vraiment important d'en faire jouer à la St-Patrick, ou encore lors des soirées plus traditionnelles (financement, party de bénévoles ou autres), c'est tout à fait logique. De là à ne faire jouer que ça par contre, j'ai comme une petite réserve. C'est ben bon comme son je trouve, mais je te mets au défi d'écouter juste ça, soir après soir, jour après jour, pis de conserver une santé mentale adéquate pour faire ton service en gardant le sourire. J'suis du genre easy going, pis même moi j'ai pas toffé. La liberté musicale a été une victoire pour le staff et les clients réguliers, qui étaient un peu à boute eux autres aussi. On s'entend que les goûts ne se discutent pas, mais clairement, ils se partagent (sans rancune, please, c'est rien de méchant c'que j'essaie de te dire).




D'autres fois on me demande "Comment ça se fait que t'as pas de bière verte?" pis je suis toujours étonnée de cette question. Quand c'est la St-Patrick, on sert de la bière verte, c'est vrai. Les gens en raffolent pis ça nous fait vraiment plaisir de droper deux-trois gouttes de colorant alimentaire (eh oui, tu viens de découvrir le tour de passe-passe, si tu le savais pas déjà) dans notre bière pour rendre le monde heureux, même si on vient les mains toute tachées pour quelques jours. C'est ben cute, j'approuve, mais pour ce qui est du côté traditionnel, on repassera. Si t'es déjà allé en Irlande, tu dois déjà savoir que c'est pas le genre de trucs qu'ils font, jamais. Anyways, considérant qu'on y sert plus de Guinness que de n'importe quelle autre bière, ça serait difficile de la colorer en vert (elle est noire, tsé). La coutume réelle c'est plutôt de boire des quantités impressionnantes de bière et de whisky, tellement qu'il est possible de ne plus trop voir les couleurs à la fin de la soirée, black out style.


Généralement, dans un pub, y'a une cuisine. Comme je suis la plus vieille employée, j'ai assisté à la naissance de la nôtre, puis quelques années après, je l'ai vue s'éteindre. Si tu fréquentais l'endroit à l'époque, tu dois te souvenir de l'excellente poutine au canard confit pis du fish and chips avec la pâte classique à la bière. C'était pas mal bon, je sais, moi aussi je m'ennuie de ça parfois. Par contre je connais bien mes patrons. S'ils ont décidé de fermer la cuisine, c'était pas pour faire chier personne, c'était simplement pour le bien de leur entreprise. Je ne connais pas leurs motifs (je me doute pas mal que ça a un lien avec la rentabilité), ça ne me regarde pas, mais je fais confiance à leur intelligence (même si c'était pas jojo comme moment). Depuis qu'on a fermé notre cuisine, on permet aux clients d'apporter leur propre nourriture, d'acheter des trucs à manger chez les commerçants voisins ou encore de se faire livrer directement au bar. On continue quand même d'offrir des choses à manger à nos clients, mais comme le menu est plus restreint, on s'est dit que ça serait smatte d'être tolérant et de jouer la carte "Apportez votre bouffe". Jusqu'à présent, ça pogne pas mal. Les gens apprécient l'idée, ils en profitent pour partager et ça a clairement un impact positif sur le total de ta facture si t'as le droit de t'apporter un petit lunch pour passer à travers ta soirée. Au final, c'est pas plate pantoute. Pendant l'été, avec notre belle terrasse, ça nous arrive même de sortir le BBQ pour certains groupes de personnes (qui réservent à l'avance). C'est cool, tout le monde peut flipper sa boulette, pis encore là, ça favorise les beaux échanges. Nous autres on s'occupe du service de bière on the side, pis ça te permet de te taper un majestueux 5 à 7 comme à la maison, mais avec service, sans le ménage et surtout, avec un meilleur choix de breuvage.




En 2013, on avait eu une mauvaise note sur Yelp (la seule mauvaise critique en fait, parce que toutes les autres sont très positives). Je m'en souviens, c'était moi qui travaillais et ça m'avait marqué de lire les mauvais commentaires. L'homme en question disait qu'il avait été mal reçu parce qu'il ne parlait pas français, il critiquait la nourriture et affirmait qu'on était pas un vrai pub irlandais. Je me souviens pourtant avoir fait beaucoup d'efforts en m'appliquant à parler anglais (j'suis loin d'être poche), de l'avoir reçu avec sa famille en offrant le meilleur de moi-même, pis ça m'avait fait un peu de peine de voir que rien de tout ça n'avait fait l'affaire. C'est un peu comme avec mes haters, j'aurais beau être la pêche la plus savoureuse de l'arbre, y'aurait quand même toujours quelqu'un quelque part pour détester les pêches. Mes patrons ne m'en ont jamais parlé, je pense qu'ils savaient que c'était une critique un peu gratuite, ils me font confiance et je leur rend à mon tour. C'est ça l'esprit du Nell, c'est du monde fondamentalement bon et aimant, clients et staff confondus.




Si j'ai choisi de te déballer tout ça aujourd'hui, c'est pour qu'on mette une chose au clair. Le concept américain du Irish Pub est un peu trop commercial à mon goût (désolée si tu ne partages pas mon opinion, je ne veux pas choquer personne). C'est à peu près comme le Père-Noël, c'est une affaire de marketing pour vendre des cadeaux. Il ne faudrait pas oublier l'essence même de notre établissement, qui est davantage un lieu de rencontre, de partage, de rire et de décompression post-labeur qu'un endroit pré-fabriqué qui doit fiter dans un moule publicitaire visant à vendre. C'est pas comme si en Irlande on écoutait juste du Flogging Molly, qu'il coulait uniquement de la bière verte des fûts et que les barmans étaient tous des leprechaun. L'esprit irlandais, c'est l'ambiance festive et amicale qui règne, pis c'est pas une affaire de marque, c'est une affaire d'humains. Au Nell, on a tout ça, et même bien plus.




Je te laisse avec un petit secret bien gardé. Savais-tu que le Nelligan's n'est pas fréquenté uniquement par des vivants? T'as le droit de pas me croire, mais j'te le dis pareille... L'endroit est hanté. Quand le bar est fermé et que j'y suis seule, il m'arrive fréquemment (et pas juste à moi) d'entendre des pas, de voir des formes floues et de sentir une présence. Bien entendu, quand je me précipite pour m'assurer que personne ne soit entré par effraction, je constate toujours que je suis toute seule, pis j'me trouve un peu nouille. J'ai même déjà senti, en plein travail, une main se poser sur mon épaule droite. Rien de menaçant ou d'effrayant, un peu comme on fait entre collègues pour se dire "Hey je suis derrière toi, bouge pas trop vite". Les clients qui étaient installés au bar m'ont d'ailleurs questionné sur ma face d'étonnement et j'ai partagé mon expérience en m'affairant à remplir des verres de whisky pour tout le monde, pour faire passer l'émotion. Semblerait-il que l'esprit d'un marin irlandais se serait réfugié chez nous. On raconte même qu'il porte toujours son uniforme de travail. Une chose est sûre, il a choisi le bon spot pour veiller éternellement, on ne peut qu'être d'accord avec son choix d'établissement!



© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's