La nuit tous les chats sont gris



Tu le sais déjà, ça fait longtemps que je suis barmaid. Aujourd'hui, avec l'ancienneté que j'ai acquise en travaillant toutes ces années au Nelligan's et le respect de mes patrons qui me traitent comme un petit bijou, je profite d'un horaire enviable. Tu peux sûrement t'imaginer que ça n'a pas toujours été comme ça. Quand j'ai commencé à travailler comme serveuse, il m'arrivait fréquemment de finir de travailler très tard le soir (ou même très tôt le matin, selon le point de vue que tu préfères). Pendant mes études, je travaillais tout le temps. Les jours de semaine étaient consacrés à mes cours et dès que la journée scolaire était terminée, je commençais ma soirée de travail. Il m'est arrivé plus souvent qu'autrement d'avoir seulement quelques heures de repos entre mon travail et la nouvelle journée d'étudiante qui recommençait. J'utilise le mot "repos" et non le mot "sommeil", parce que quand tu finis de travailler, même s'il est très tard et que t'es brûlé, t'es toujours sur une espèce de high qui t'empêche de dormir pour quelques heures. Ça faisait des nuits courtes et des journées longues, pis avec le recul que j'ai maintenant, je me demande parfois comment j'ai fait pour tenir le coup si longtemps. J'imagine que la jeunesse a certains avantages non-négligeables, incluant celui de pouvoir dormir très peu et d'être relativement en forme quand même le jour suivant. Bien que je sois encore assez jeune (trente ans, c'est jeune non?), je suis ravie de ne plus avoir ce train de vie. Je lève mon chapeau aux travailleurs nocturnes, sachant que certains le font par choix, mais que d'autres non.


Quand tu travailles de nuit, tu vis dans un monde parallèle. Quand tu rentres chez toi, la ville prend une allure différente. Le fait que les services de transport en commun soient indisponibles favorise les longues marches nocturnes pour revenir chez toi. Ça laisse place à beaucoup de contemplation. Les rues sont désertes ou presque, laissant traîner quelques-unes des épaves qui ont usé de tes bons services au cours de la soirée. Y'a des fois que ça te donne l'impression chanceuse d'avoir la ville juste à toi, mais y'a aussi d'autres fois où tu te sens un peu seul au monde.

Des fois les choses simples deviennent un peu complexes dans une société majoritairement diurne. Ça se pourrait que tes voisins qui ont un horaire sur le sens du monde te dérangent le matin avec leur routine classique (là j'te dis ça, mais je suis bien consciente que le contraire est tout aussi vrai pour eux, mais mon texte traite des travailleurs nocturnes). On va se le dire, c'est socialement mieux accepté de se lever à six heures du mat, plutôt que de se coucher à cette heure-là. Quand tu dors le jour, tu fais face à certains préjugés. Il m'est arrivé à l'occasion de me faire dire "Coup donc, yé midi pis tu dors encore, tu penses pas que ça serait le temps de te lever?". Je sais bien que c'était pas nécessairement mal intentionné comme commentaire, mais ça démontre quand même un manque d'empathie et de compréhension. Avec mon blogue, je tente d'exposer la réalité des travailleurs de bar, pis je pense que le sujet du travail de nuit est un incontournable. Quand tu décides de faire un effort pour te mettre sur le sens du monde ça s'arrange pas nécessairement. T'as droit aux commentaires du genre "Ta face me dit que t'as veillé tard" et c'est rarement flatteur.



C'est de même. Règle générale, on s'attend à ce que les gens normaux travaillent de jour, finissent autour de 4 ou 5 heures, se fassent à souper, chillent un peu pis aillent se coucher pas trop tard pour recommencer le lendemain matin. Là il faut que je t'avoue quelque chose. Je pense que de tous les mots de la langue française, c'est celui-là qui m'écoeure le plus. Normal. Ça sous-entend que la majorité est "correcte" et que le reste est "incorrect", ou "anormal". Comme si on devait tous se soumettre à un rythme prédéfini par l'industrie, sans tenir compte de nos préférences personnelles. C'est limite obsessionnel chez moi, mais quand on me parle en utilisant le mot "normal", je deviens comme sur la défensive. J'ai associé ce mot-là à une connotation négative parce qu'il m'a toujours fait me sentir weird. Moi ça fait des années que je le sais que j'suis pas "normale", pis sais-tu quoi? J'trouve que c'est ben "correct" de même.

Au-delà du jugement des autres, quand t'as une job de nuit, c'est pas évident d'accomplir des choses banales comme prendre un rendez-vous au garage, aller chez le médecin, à la banque ou chez le coiffeur. Tous ces services-là sont disponibles presque uniquement de jour, et encore pire, plus souvent qu'autrement le matin. Entendons nous, je sais bien que quand tu travailles sur des heures de bureau, c'est pas évident non plus de faire fiter ces affaires-là dans ton agenda. Faut que tu prennes congé, pis c'est pas nécessairement mieux. C'est à la fois avantageux et désavantageux de pouvoir avoir la liberté de moins dormir pour pouvoir accomplir les tâches de la vie quotidienne, mais au moins ça te laisse une marge de manoeuvre qui t'appartient entièrement, sans contrevenir à ta vie professionnelle.


Le travail nocturne comporte également des risques plus ou moins connus des outsiders. La Fondation du Sommeil a mis en ligne des données à ce sujet, qui déclinent les risques potentiels du nécessaire, mais parfois nuisible horaire atypique. Hormis les travailleurs de bar, on y parle de la réalité des transporteurs routiers, des policiers, ambulanciers, médecins, infirmiers, pompiers et autres vaillants travailleurs qui doivent exercer autant la nuit que le jour un métier nécessaire au bien-être et à la sécurité collective. On y parle notamment des troubles du sommeil engendrés par le dérèglement de l'horloge interne, des troubles digestifs (les organes étant programmés pour être actifs le jour), de pression sanguine, de sécrétion d'adrénaline et de quelques autres fonctions physiologiques et hormonales. En 2007, l'organisation mondiale de la santé a même publié les résultats d'une étude qui parle de l'augmentation potentielle des cancers chez les gens qui troublent leur rythme circadien. En plus, la fatigue apporte son lot de stress et il semblerait que les risques d'accidents soient accrus pendant les quarts nocturnes (sept fois plus que pour les quarts de jour, c'est pas rien). La sécurité des travailleurs est également plus à risque puisque la nuit est (malheureusement) plus propice aux activités criminelles que le jour. Une chose est sûre, la vie de nuit, c'est pas pour tout le monde.



À part l'impact sur la santé, il y a également d'autres problèmes qui sont reliés au travail de nuit. Tu devines qu'il n'est pas évident de concilier la vie amoureuse, familiale et sociale quand ton horaire est différent. Il devient difficile de participer aux BBQ entre amis, aux brunchs du dimanche, aux sorties familiales et autres activités typiquement diurnes et ça implique beaucoup de sacrifices. Mon texte d'aujourd'hui expose une réalité un peu rough. Ça sort un peu de mes habitudes et c'est pas pour être négative que je te parle de tout ça. C'est juste pour que comme moi, tu puisses mieux apprécier les efforts qui sont faits par des gens qu'on remercie rarement pour leur dévouement. Travailleurs nocturnes, je vous envoie tout mon respect!


En attendant dimanche prochain, je remercie la vie de pouvoir exercer mon métier plus de jour que de nuit. Mes horaires sont parfaits, ils me permettent de finir relativement tôt et de profiter de mes journées (et soirées) comme bon me semble. Je sais bien que c'est pas arrivé magiquement, qu'il a fallu que je travaille pour obtenir ce dont je profite grandement aujourd'hui, mais ça m'empêche pas de me trouver chanceuse et d'en être très reconnaissante. Mon travail, je l'adore, même que bien souvent, j'ai pas l'impression de travailler. C'est clairement ça la belle vie. Je sais aussi que certains préfèrent nettement vivre de nuit malgré ce que ça engendre, pis j'ai un grand respect pour eux, mais ça m'empêche pas de penser aux autres qui n'ont pas cette chance.


P.-S. Si t'es un oiseau de nuit qui volette dans le coin de Saint-Jean Baptiste, voici une liste des endroits ouverts tard qui pourraient te permettre une meilleure vie quand tes plumes seront un peu ébouriffées.


1. Le Snack Bar Saint-Jean, fast food sympathiquement festif ouvert jusqu'à 5h

2. La Ninkasi Honoré-Mercier, pour un menu de style café 24h

3. Le Projet, qui te sert de l'excellente bouffe du "terroir" jusqu'à presque 3h du jeudi au samedi

4. La Faucheuse, si t'as une envie de bouffe de "taverne" avant 4h

5. Casse-Croûte Pierrot, qui livre 24h un menu varié et peut te recevoir en salle aussi si t'es game de te rendre à Limoilou

6. Chez Ashton, chaîne préférée des habitants de Québec, ça a l'air

7. Tim Horton (vieux Québec) que j'ai pas besoin de présenter parce que tu connais déjà ça c'est sûr

8. Le Bureau de poste qui a un beau menu pas cher jusqu'à 3h chaque jour et qui est dans St-Roch

9. Pis juste au cas où ça servirait, le IGA sur Chemin Ste-Foy ferme à minuit et ouvre à 6h chaque jour



© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's