3 mois plus tard dans la capitale

Il y a trois mois, je faisais jaser pas mal avec mon billet Je t'en passe un papier qui parlait de l'implantation du MEV (module d'enregistrement des ventes) dans les restos-bars du Québec et de la nouvelle politique de la facture obligatoire. J'avais parlé à l'époque de l'adaptation un peu difficile, du stress de l'inspecteur-des-petits-papiers et surtout, du gaspillage engendré. Il avait d'ailleurs fallu que je réécrive un billet le lendemain, pour tâcher de contrôler le tollé que ça avait soulevé. On remettait en question mes arguments, on questionnait vivement la véracité des faits mentionnés et on s'attaquait à mon opinion sans retenue. Mon post avait été tellement lu que je m'étais même mérité un passage à l'émission de radio de Richard Martineau (l'extrait est ici), puis ensuite le Journal de Québec avait mis ma binette dans l'actualité. Comme le sujet semble avoir suscité pas mal d'intérêt, je me permets aujourd'hui de faire un petit retour là-dessus, maintenant que j'ai pris un peu plus de recul.




Si tu es un lecteur fidèle, tu sais que j'essaie toujours de trouver du positif dans tout ce qui m'arrive. Cette fois-ci ne fait pas exception. J'suis encore contente d'avoir publié mon article il y a trois mois, même si j'ai eu droit des interventions plus ou moins courtoises. Je pense que c'était important de le faire, simplement pour renseigner et sensibiliser les gens. Malgré ce que j'appréhendais comme problèmes, aujourd'hui j'peux te dire que la petite boîte-noire-MEV a eu un impact relativement positif dans ma vie. C'est clairement pas une réussite sur toute la ligne, mais faut quand même que j'avoue qu'une fois la résistance au changement passée, j'me rends ben compte que c'est pas toujours si rushant de se soumettre à la nouvelle loi. J'suis pas en train de dire que je cautionne le geste pis que je pense que c'est la solution à l'évasion fiscale au Québec, j'ai pas vraiment changé d'opinion par rapport à ça, mais pour être intègre, j'ai comme pas le choix de mentionner les bons coups que ça m'a permis de faire.


Les caisses balancent vraiment mieux quand tu fais du zèle avec ton ordi. J'ai jamais été aussi tight de toute ma vie, pis c'est pas parce que je l'étais pas avant. On dira ce qu'on voudra, quand t'as l'épée de Damoclès qui te pend au-dessus de la tête en permanence, t'accordes pas mal plus d'importance à tes transactions. Le petit stress d'être observée par un inspecteur, j'ai décidé de le tourner en positif pour être capable de relaxer un brin. J'me suis dit que j'me ferais certainement pas pogner pour une affaire de bout de papier non-remis, faque j'ai mis un effort considérable à intégrer le geste dans ma routine, pour qu'il devienne naturel et que ça se fasse tout seul. Ben guess what, au bout d'un temps, ça a marché. Asteure j'men rends même pas compte pis je remets la facture tout de suite. Ah j'dis pas que j'suis plus rapide, vraiment pas, mais en faisant ça systématiquement, mon compteur de bière fit parfaitement avec mon rapport de caisse, pis ça, c'est une sacrée bonne chose.




Les clients aussi se sont habitués. Tout le monde a fini par comprendre, pis j'ai arrêté d'me faire dire "Ben voyons?!" (avec la face qui vient avec) à chaque fois que j'insiste pour remettre la facture. La phrase a été substituée par "Ah oui, je sais, t'es obligée de me la montrer", pis c'est pas plate pantoute de se sentir mieux comprise. À ce sujet d'ailleurs, je tiens à mentionner que nous avons reçu la visite des inspecteurs-des-tits-papiers pis que l'inspection s'est super bien déroulée. Nos boss sont ben fiers de nous autres, pis nous autres aussi on est ben contents d'avoir été sharp. Leur visite m'a fait apprendre quelques petites nuances importantes. Au début, je pensais que le client devait absolument avoir sa facture en main pour que j'me retrouve pas dans l'caca. J'avais en tête que le papier devait être touché pis j'trouvais ça pas mal intense. C'est pas tout à fait vrai. En fait, j'ai appris qu'un "geste significatif" était suffisant. Donc laisser la facture à côté de la bière (même si le client s'en sacre et la laisse là), la déposer sur la table (pour ensuite devoir jeter le déchiquetage que ça crée une fois sur deux, comme j'te disais dans mon billet La maison est ouverte) ou simplement la montrer au client (même à distance, en sachant que c'est pas un client aux yeux lasers super-puissants-qui-lisent-de-loin) c'est toléré. J'trouve ça encore téteux comme démarche, mais au moins j'me décoince tranquillement avec la légère liberté qui m'est accordée, pis j'me dis que peut-être que les gens qui appliquent la loi ont compris que parfois, dans le gros rush sale, c'était presque humainement impossible de remettre une facture à chaque client (je suis d'une belle naïveté hein?).


J'ai beau considérer la question sous tous les angles, je n'arrive pas encore à rendre positif le gaspillage engendré. Ça me dépasse toujours autant. Par contre, mes patrons ont eu une idée pas pire wise. Au Nelligan's, c'est la même gang qu'au Ste-Angèle (le bar dans le vieux Québec), c'est le même staff, les mêmes boss pis toute sauf qu'au lieu d'être un whisky bar, c'est un bar à gin (et jazz!). Pour que la facture qu'on donne à nos clients soit plus intéressante, ils ont décidé de mettre des promotions dessus. Ces jours-ci, si tu conserves ta facture du Nell pis que tu vas faire un tour au Ste-Angèle, t'as un verre de gin Botanist gratuit. Le contraire s'applique aussi, quand tu reviens du Ste-Angèle avec ton reçu, t'as un Jameson au Nell. Laisse-moi te dire que c'est pas mal plus facile de donner la facture quand tu dis au client qu'il peut avoir d'la bwésson grétisse dans un autre bar pas trop loin s'il la garde. On se le cachera pas, c'est intelligent comme move, comme les deux établissements appartiennent au même personnes, c'est winner sur toute la ligne de s'échanger les clients. Ça fait pas une facture plus recyclable, mais au moins, elle a une deuxième vie avant d'être jetée. À défaut de pouvoir recycler, on réutilise, pis c'est déjà ça.



Tu l'sais que j'aime ça te raconter des petites affaires qui me sont arrivées pour dédramatiser un peu. Ben une fois, j'ai servi un gars qui était assis au bar. Je lui ai coulé sa pinte, je l'ai déposée devant lui (sans le faire payer, j'ai ouvert un bill pour payer à la fin) pis j'ai continué à faire mes affaires. Y m'a dit qu'il était dans la restauration, pis qu'il savait que je devais absolument lui remettre une facture avec sa bière. J'me suis demandé si c'était un inspecteur-des-tits-papiers, pis en écoutant ses arguments, j'me suis ben rendu compte que c'était pas ça, pis qu'il comprenait juste pas. J'ai eu beau lui expliquer le principe que c'était pas une consommation = une facture, mais bien que c'était un paiement = une facture, mais comme ça avait pas l'air de passer comme message, je lui ai juste sorti sa facture en lui demandant de payer. Ben le gars s'est comme fâché contre moi, y'a pogné les nerfs en me disant que mon geste laissait sous-entendre que j'voulais pas lui ouvrir de running-bill pis que ça voulait dire que j'voulais pas qu'il reste. C'était un drôle de moineau, j'men suis pas trop fait avec ça, j'ai juste sorti sa facture à chacune de ses bières, pis j'ai continué à faire ma job avec un sourire dans face, comme je le fais tout le temps, même si ça faisait pas mal de papier inutile. J'me suis quand même demandé c'était quoi le but de son intervention. J'me suis dit que peut-être qu'au fond, il voulait juste pas que j'me fasse taper sur les doigts parce que j'avais oublié de remettre une facture pis que ça pouvait être smatte si je considérais ça d'un autre point de vue, mais j'ai pas vraiment réussi à me convaincre.




J'me suis dit que bien que certaines choses changeaient, y'avait d'autres affaires qui changeraient pas. Quand un client a décidé de te faire suer, c'est pas tes efforts qui vont l'en empêcher. Ça m'a fait rire, pis heureusement, c'était la rare exception à la règle. Avec le recul que j'ai pris dans les derniers mois, j'constate que même si j'suis pas convaincue que la loi 28 et l'implantation du MEV s'attaquent au gros morceau du problème d'évasion fiscale du Québec, c'est pas si dramatique de s'y soumettre quand on est pas fraudeur. Je continue toutefois de penser que ça prendrait une boîte-noire-MEV pour gérer les fonds publics, pis que c'est pas aux gens honnêtes de subir les faux-pas des commerçants qui marchent pas drette. Mais bon, les choses étant ce qu'elles sont, c'est pas aujourd'hui que je vais révolutionner la justice pis transformer tout le monde en citoyen honnête et aimable. À la place, je vais continuer de t'écrire chaque semaine, en sachant que quand tu me lis, c'est déjà un pas vers un meilleur avenir pour les travailleurs de bar, parce que toi, t'es cool. J'garde espoir en voyant que tu comprends ben des affaires, pis j'me trouve toujours aussi chanceuse d'avoir le privilège de faire partie de ton dimanche.


À la semaine prochaine!



© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's