C'est du vol!

Quand t'entres au Nelligan's, tu remarques tout de suite la beauté du décor. C'est un vieux bâtiment avec de très hauts plafonds, pis on doit ben avoir les plus belles boiseries en ville (okay, j'en mets un peu, mais c'est vraiment beau je trouve). C'est pas gênant de montrer des photos à mon monde pour leur dire où je travaille. D'ailleurs, depuis cette année tu peux faire ton tour du pub en ligne en visitant la page du Nell sur Google. Les photos ont été prises l'été dernier, tu peux même aller sur la terrasse pis c'est comme un petit baume sur ta fin d'hiver de te souvenir de quoi ça a l'air quand y fait chaud avec les fenêtres ouvertes pis la belle lumière du jour. Moi entoucas, j'me peux pu d'attendre que les fleurs poussent pis que le gazon verdisse, pis y'a quelque chose qui me dit que j'suis pas toute seule.



Ça fait plein de fois que j'te le dis, pis je vais le répéter encore cette semaine, mais y'a vraiment toute sorte de monde qui fréquentent l'endroit. Généralement, nos clients sont très respectueux, ils reviennent nous voir pis on devient un peu comme un deuxième salon pour eux-mêmes et leurs amis. Quand t'as un lien d'appartenance à un endroit, tu fais attention à ce que tu fais, tu brises rien, pis tu voles rien, pareille comme quand tu vas en visite chez tes amis (bon okay, peut-être que c'est pas un bon exemple parce que des fois j'suis un peu crasse quand tu m'invites chez vous pis jte cache des petites surprises dans des endroits randoms que tu vas trouver dans un mois ou deux pis que tu sauras pas pantoute d'où ça vient, haha!). Après ma chronique sur les objets perdus d'il y a quelques semaines, j'ai choisi d'aborder avec toi les objets qui ont été volés au Nelligan's.


J'ai eu l'idée alors que j'étais cliente et que quelqu'un m'a fait remarquer que "on s'était pas trop cassé le bécyk pour accrocher le cadre" en pointant les deux grosses vis qui le retenaient au mur. Y'a fallu que j'explique que si c'était vissé de même, c'était pas par paresse, mais plutôt pour éviter de se faire subtiliser ledit cadre. Parce que crois-le ou non, les cadres (pis plein d'autres affaires tu vas voir), on se les fait voler si on les fixe pas assez solidement. Cet hiver dans le faubourg, il y a même eu une vague de vol d'oeuvres d'art dans plusieurs établissements de la rue St-Jean. Je ne sais d'ailleurs pas si les autres commerçants ont finalement retrouvé leurs biens, mais nous on a dû remplacer une oeuvre à laquelle on tenait particulièrement, pis c'était un peu poche. C'est pas des farces, ça fait 3 fois juste cette année qu'on remplace le miroir de la salle de bain des filles, y'a comme quelqu'un quelque part qui est très déterminé à faire chier. De fois en fois, on s'arrange pour fixer ça plus solidement, pis on espère bêtement que cette fois-ci sera la bonne et que ça tiendra pour un bout, en sachant très bien que ça va réarriver.


Là tu dois te dire "Ben voyons, vous avez juste à surveiller, messemble que c'est facile de voir quelqu'un qui essaie de voler un cadre". Ben figure-toi donc que dans le rush, on a pas rien que ça à faire, pis les voleurs sournois attendent qu'on soit vraiment occupés ailleurs avant de se gâter. L'exemple le plus loufoque que j'ai date de l'hiver 2014. Mon boss (coucou Mel !) avait monté un super beau sapin dans la salle arrière, avec des cannes en bonbon (ceux-là on savait que ça durerait pas, c'était voulu), des tites lumières, des décorations Guinness pis des belles boules de Noël rouges. Le soir où l'incident est arrivé, je travaillais avec deux autres collègues. Il me semble que c'était un samedi, et comme d'habitude, le bar était plein. Ben je te jure, j'ai jamais vu ça aller, pis la première affaire que j'ai su, c'est que le sapin avait disparu. Faut le faire, on était trois staff, pis personne a rien vu pantoute. Je soupçonne le (ou les) voleurs d'être sortis par la terrasse et d'avoir jeté notre sapin par-dessus bord, avant de ressortir tout bonnement par la porte avant sans se faire remarquer. Le lendemain matin, un peu partout sur la rue St-Jean gisaient les décorations, morceaux de boules rouges et petites lumières, étendues en miettes sur le trottoir. Ma patronne a d'ailleurs pu constater, petit Poucet style, le trajet qu'avaient emprunté les malfrats la veille.



Voler pour voler, c'est quelque chose que je ne comprends pas. Parfois on se fait voler des verres, pis ça, limite, je peux comprendre. Tsé c'est vrai qu'ils sont beaux nos verres Guinness, pis je comprends que t'aies envie d'en ramener un chez vous. J'ai déjà fait ça moi aussi dans le temps que j'habitais en Abitibi (pardon maman, je sais que c'est mal). J'ai fini ma bière, glissé le bock géant dans ma grosse sacoche de bum, pis je l'ai ramené chez moi pour m'en servir. Ce verre-là, je l'ai encore, pis je m'en sers encore. C'est pas juste pour me libérer la conscience que je te dis ça, mais même si je sais que voler c'est mal, je trouve au moins que si c'est pour l'utiliser, c'est déjà moins gratuit comme geste. Ce que je questionne encore plus fortement, c'est ceux qui volent nos pintes, pour ensuite les fracasser sur le trottoir en face du bar, dans un geste complètement désinvolte et destructeur. La vitre cassée devant le bar, c'est pas super invitant (ni prudent) pis c'est clair que ça va nous donner une job supplémentaire juste pour ramasser le mess. Bref, personne n'y gagne rien, on y perd tous faque kessé ça te donne?


Les objets promotionnels sont eux aussi objet d'envie pour nos clients, apparemment. Les tapis de bar que nos fournisseurs d'alcool nous donnent pour mettre leurs produits en valeur sont quelques fois victimes de disparitions inexpliquées, les ardoises qu'on place au mur pour inscrire nos deals échappent pas non plus aux esprits tordus et même le gros panneau qu'on met dans la rue l'été, il faut le barrer avec une chaîne et un cadenas pour pas se le faire voler. C'est pas compliqué, chaque fois qu'on place quelque chose de joli, on se dit que c'est une chance qu'on prend. Y'a aussi des gens qui sont assez sournois pour nous voler... Nos rouleaux de papier de toilette! C'est arrivé quelque fois qu'on se fasse mentionner par un client le manque de papier dans le distributeur, alors que le personnel présent était absolument certain d'avoir placé un rouleau tout neuf quelques instants avant. J'veux pas juger, mais voler du papier de toilette, c'est cheap en TA.



Autre histoire loufoque, on s'est déjà fait voler un banc. Un soir de semaine tranquille sur la fermeture, quelqu'un a attendu que le barman s'absente un bref instant de la salle avant pour aller ranger la salle arrière et s'est dit que c'était sûrement un plan de génie de nous voler un banc au comptoir. J'suis sûre que l'alcool aidant, son plan lui semblait infaillible et avec l'aide de sa copine, il est sorti avec notre banc, bon an mal an, par la porte d'en avant. Ce qu'il ne savait pas notre génie, c'est qu'avec tout ce qu'on s'est fait subtiliser dans les dernières années, on a fini par mettre des caméras. Faque mes patrons ont visionné les enregistrements et ont identifié le voleur, qui a finalement ramené le banc. Peut-être que tu es déjà au courant de cette histoire, on avait fait une petite publication Facebook pour dénoncer le crime, et repentant, le voleur est venu nous rapporter le banc en s'excusant et on lui a pardonné. On est d'même nous autres, on te pardonne si t'essaies de te racheter et de réparer ton erreur.

Y'a des voleurs qui sont audacieux, pis d'autres qui sont juste un peu cons. Un soir d'été, sur la terrasse, j'ai surpris un gars en train de sortir le gros parasol noir Sapporo de dedans son pied. Je l'ai observé à distance, en rigolant un peu avant d'intervenir. Le gars était visiblement affecté et c'était quand même drôle de le voir avec tout le corps rentré dans la toile pis les pattes qui dépassent, pour exécuter la fermeture du machin. Quand il a réussi à se sortir la tête de là, j'étais dans le cadre de porte. Il s'est approché de moi, parasol en main (on s'entend que c'est loin d'être discret, ça mesure sept pieds de long) et je lui ai simplement demandé "Kessé que tu penses que t'es en train de faire avec mon parasol champion?". Le gars a ricané un peu en m'expliquant maladroitement qu'il pensait que c'était à vendre (bullshit). En guise de réponse, je lui ai simplement lancé "Pensais-tu vraiment que ça allait marcher ton plan? Allez, remet ça là grand débile et on n'en parle plus". Moment cocasse, j'en ris encore juste de te le raconter.


Avec l'inventaire impressionnant de whisky qui trône sur nos tablettes derrière le bar, je peux également comprendre qu'on puisse faire l'envie de certains consommateurs. On dispose intelligemment nos bouteilles les plus précieuses pour qu'elles soient le plus hors d'atteinte possible, si bien que même nous-mêmes des fois, on peine à mettre une main dessus pour t'en servir un verre. Récemment, quelqu'un a décidé qu'il se méritait une bouteille de scotch et s'est étiré le bras, encore dans un moment d’inattention du barman (on est pas omniprésent), pour ensuite s'enfuir avec la bouteille. La vie étant ainsi faite (le monde est petit, oublie jamais ça), ça n'a pas pris 24h qu'on avait identifié le voleur et que ma gérante allait lui faire un petit coucou sur son lieu de travail. On a beau dire, les caméras c'est pratique en tabarouette. Si tu penses que mes boss ont mis ça pour stalker les clients qui fréquentent leur établissement, tu te trompes. Les connaissant, je sais qu'ils ont d'autres chats à fouetter et qu'ils ne se servent pas des tapes comme visionnement du samedi soir avec un gros bol de popcorn en famille. Big Brother est peut-être partout, pis même si je pense qu'on a tous droit à notre intimité, je constate que c'est vraiment plus sécuritaire depuis que les caméras sont là.

C'est pas comme si on était radin non plus, si tu voyais toutes les affaires qu'on donne à nos clients, tu comprendrais qu'on s'en fiche un peu de faire des cadeaux. Par contre, y'a une façon de faire. C'est un peu déviant sur les bords de se dire "moi je mérite ça!" pis de juste le prendre. Si y'a quelque chose qu'on a que tu aimerais rapporter chez toi, t'as juste à nous le demander. Si c'est quelque chose sans grande valeur, y'a de fortes chances qu'on te le donne, juste parce qu'on t'aime. Pis si c'est quelque chose d'un peu plus précieux, on va peut-être essayer de te faire un bargin pour qu'on soit gagnants tous les deux. L'important, c'est comment tu t'y prends pour arriver à tes fins. Pis comme d'habitude, je t'encourage à être respectueux!


À la semaine prochaine amigo!



© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's