La maison est ouverte.

Cette semaine je t'ouvre une partie de mon coeur. C'est un peu quétaine de même, mais faut j'te parle de ma mère. Ma mère vois-tu, c'est un immense morceau du bonheur qui m'habite au quotidien. Si tu me connais, tu l'sais que j'suis une grande tannante qui a toujours un sourire dans face. C'est peut-être un peu ésotérique, mais je pense que ça vient de la façon dont j'ai été élevée. Quand je pense à ma mère et à sa maisonnée, je me souviens d'avoir joué sans penser au foutoir que ça faisait, d'avoir ri avec mes frères dans le salon le samedi matin sans trop me soucier des traîneries de la veille et d'avoir dansé autour de la table dans ses bras sur la musique de la compagnie créole au lieu de faire du ménage. J'ai utilisé, sali, déplacé et cassé pas mal d'affaires j'imagine, mais j'ai eu la chance de profiter sans trop avoir conscience des efforts surhumains que ça devait lui prendre pour maintenir de l'ordre avec toute notre gang. C'était comme de la magie, ça avait même pas l'air de la faire chier, la maison était toujours bien rangée et propre, les vêtements pliés et la vaisselle faite.




Je t'ai déjà dit qu'au Nelligan's, je te recevais un peu comme si t'étais chez nous. On célèbre la vie au quotidien, pis je le sais que toute bonne célébration arrive toujours avec son lot de trucs à ramasser. S'agit que tu reçoives une fois du monde chez vous pour un party de maison pour te rendre compte de combien ça peut foutre un bordel des gens qui font la fête. C'est un peu hors sujet, mais je suis allée faire le tour de la Gaspésie l'année dernière. Lors de mon passage chez Griffon Aventure, j'ai lu sur la poutre de la cuisine collective une phrase qui m'est restée bien ancrée dans la mémoire : Cette maison est assez propre pour qu'on y soit bien et assez en désordre pour qu'on y soit heureux. Je me suis dit ce jour-là que c'était exactement comme ça que ça marchait chez ma mère, pis que c'est ça au fond, une maison. Le Nell, c'est un peu ça aussi.


Cette semaine, pour rigoler un peu, j'ai décidé d'aborder avec toi les petits et gros dégâts qu'on rencontre le plus souvent dans un bar. Y'a les petites choses. Les affaires que tu déchiquettes parce que t'es stressé, ou simplement parce c'est devant toi pis tu peux pas t'en empêcher. Genre les sous-verres, ou les cocardes promotionnelles qu'on place sur les tables pour te mettre au courant des spéciaux en cours. Le genre de patante que tu peux pas t'empêcher de taponner jusqu'à temps ça se transforme en ramassis infini de minuscules morceaux éparpillés partout. T'as pas fait ça méchamment, je sais. Ça m'arrive des fois aussi d'exercer la destruction massive de tout ce qui me tombe sous la main, Tsé c'est pas si grave comme dégât, j'en ai vu d'autres, je vais le ramasser comme une bonne fille pis j'te dirai rien fuck all. C'est la même affaire avec tes vieilles tranches de fruits mâchouillées pis tes pailles en petit rouleau. Ça me dérange pas de les ramasser sur le coin de la table, même si t'es gêné un peu quand j'le fais (fais-toi en pas trop, j'me lave tellement souvent les mains quand je travaille que des fois j'en ai les doigts qui gercent). C'est le genre de petit dégât qui est vraiment pas grave, ça fait partie de la job. Je suis pas en train de te dire de faire exprès pis que c'est l'fun, mais c'est ben correct, j'peux dealer avec ça. J'aime pas mal moins ça par exemple quand t'utilises mon menu pour mettre ta table à niveau ou te décrotter les dents (c'est même pas une blague). Ça, c'est pas fin, pis c'est pas propre. Tsé moi je m'en sers de ce menu-là, pis quand tu l'abîmes il devient inutilisable. Ça coûte des sous pis toute, pis comme c'est un objet essentiel, j'aimerais ça que tu y fasses un peu plus attention.


Parmi les affaires qui me gossent un peu plus (pis j'suis peut-être un peu freak), des fois j'me dis dans ma tête que ça se fait pas de faire ramasser ses kleenex pleins par quelqu'un d'autre. C'est poche, c'est comme un partage d'un boute de morve que j'ai pas vraiment envie de ramasser, même si je t'aime ben gros. C'est un peu cochon je trouve. Dans mon palmarès des affaires qu'on devrait pas faire, coller sa gomme en dessous de la table se classe aussi. J'comprends pas quel genre de personne fait ça. En plus c'est sournois, c'est volontaire. C'est sûr qu'avec la quantité de monde qui passe, j'arriverai jamais à identifier le colleur de chique. Personne voit la gomme, mais nous autres quand on vire nos tables ou nos chaises de bord, on a toujours une job de décrottage à faire. C'est un comportement que je trouve irrespectueux, pis des fois ça fini mal, même si c'est juste une gomme en dessous d'une table. J'ai déjà vu des clients s'asseoir sur une gomme (qui devait être tombée de la table vers la chaise entre deux clients) et abîmer sérieusement leur outfit du vendredi soir. C'est dommage de commencer sa soirée avec un struggle vestimentaire, même si c'est un peu superficiel.




Y'a d'autres sortes d'affaires aussi que je trouve tout naturel de devoir ramasser. Genre les miettes de chips, des emballages de bouffe, des grains de pop corn... No big deal. Faut par contre faire attention aux potions magiques que tu fabriques dans le fond de ton pichet vide. T'es pas obligé de faire une soupe de tout ce qui te passe sous la main, c'est un peu plate à ramasser. Parlant de plate, quand t'es barman, y'a un autre dégât qui est INÉVITABLE. Le vomi. C'est garanti, même si tu fais bien attention de pas servir les gens qui ont l'air trop bourrés, tu vas ramasser du vomi. C'est d'même, aussi ben s'y faire même si c'est poche à ramasser. En plus de laisser une odeur épouvantable qui inspire les voisins à reproduire le même dégât, c'est le genre d'affaire que tu peux juste pas ramasser avec une moppe. Imagine-toi si on ramassait ça de même, pis qu'on réutilisait la moppe pour le plancher après. Yarke. Nous autres on fonctionne avec une petite "poudre à vomi". C'est le genre de produit magique qui transforme le bouillon puant en genre de crêpe ben sèche et à-peu-près-non-odorante. Après il reste juste à prendre le porte-poussière et hop, le tour est joué (tu remarqueras que j'ai habilement esquivé les autres déjections humaines. C'est pas parce que ce genre de truc-là n'arrive jamais, mais c'est parce que c'est vraiment pas quelque chose que j'ai envie d'exposer. Ça serait de mauvais goût, genre). Avoue que tu pensais jamais en te levant ce matin que quelqu'un allait t'expliquer sa technique de ramassage de gerbe. Ben c'est ça, je viens de le faire.


Pour poursuivre dans un ordre d'idée plus ragoûtant, y'a une autre affaire qui demande des précautions pour être ramassée. Le verre cassé. Quand tu brises ton verre, tu te sens mal faque tu veux m'aider à ramasser. C'est super gentil de ta part, mais je vais t'arrêter en cours de tâche, parce que ça aussi ça prend de l'équipement. Je peux pas prendre la chance de te regarder manipuler les petits bouts de verre à mains nues, pis risquer de te couper un doigt (pis de saigner comme un porc parce que t'es un peu cocktail, pis en plus c'est moi la secouriste faque tu serais vraiment mal pris, haha!) alors je vais te demander simplement de me laisser le ramasser. En m'entendant revenir derrière le bar et mettre ça dans le bac à verre cassé, tu vas peut-être remarquer que t'es pas le seul à avoir cassé ton verre pis que c'est pas si grave, tant que personne ne se blesse. Je suis forcée d'ajouter un petit quelque chose par exemple. Si c'est ta gaffe à toi, je ne te rembourserai pas. J'peux pas me porter garante de toutes les maladresses de mes clients, même si je trouve ça ben plate quand ça arrive pis que j'aurais donc le goût de te donner une autre bière. On pourra discuter de ton cas, mais please, faut pas que tu m'en veuilles si j'en conclus que si t'as renversé ta bière, c'est pas à moi de gérer la perte.




C'est pas vraiment un dégât, mais comme je suis en train de te parler des affaires que je ramasse à l'occasion, je vais t'en raconter une cocasse. Ça m'arrive des fois de pogner du monde endormi sur la toilette. Tsé, grosse soirée style, la personne en question s'est assise un peu trop longtemps sans jaser et oups, narcolepsie de salle de bain. Ça arrive dans les meilleures familles, le vendredi soir on a tous notre semaine dans le cass pis ça va me gêner autant que toi de te trouver là. Fais-toi en pas avec ton honneur, même si on se revoit tu peux être certain que je vais pas t'en reparler. C'est le genre de truc qu'on veut tous les deux oublier, n'en parlons plus.




Je te parlais de ma mère plus haut et de sa façon de gérer la maison en aimant beaucoup, assez pour ramasser le foutoir ludique sans avoir envie de chialer. Je pense que c'est une belle qualité qu'elle m'a transmise et c'est probablement pour ça que j'exerce mon métier de cette façon. Ce que je veux que tu fasses quand tu viens me voir, c'est justement de profiter de ce que moi j'ai eu enfant, en version festive-pour-adulte. Profiter des beaux moments de partage sans trop te soucier des gaffes qui vont arriver de toute façon, trinquer bien fort même si ça renverse un peu et rire tellement que ça se pourrait que tu recraches ta dernière gorgée. C'est vraiment un privilège de faire partie de ces moments-là et de créer des souvenirs. Pis j'espère que si j'suis dedans, tu te seras pas rendu compte des efforts que j'ai fait pour ramasser, mais que tu te souviendras plutôt des fois où on dansait sur la musique de la compagnie créole en faisant pas-de-ménage.


Santé!

© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's