J'ai pourbu mon pourboire.

Au cours des dernières semaines, je t'ai parlé de plein d'affaires plus ou moins pertinentes. J'ai fait mon possible pour garder ça drôle et relaxe, pis je pense que j'y suis pas pire bien arrivée. Suite à une certaine demande de mon entourage (et de quelques lecteurs également), un sujet plus sérieux semble inévitable à traiter. T'as peut-être déjà deviné, mais aujourd'hui, je te parle du pourboire. Pas que je pense que tu sais pas comment ça marche, mais je constate simplement qu'il y a beaucoup de zones floues en ce qui à trait au tip. Crois-le ou non, je pense que je suis une personne bien placée pour t'en jaser. Tu le sais probablement déjà, mais ça fait une quinzaine d'années que je travaille au service et donc, au pourboire. Tu sais également, après m'avoir lu toutes ces semaines, que je ne prétends pas avoir la science infuse. Même si je tiens un blogue et que par définition, je peux me permettre de traiter de certains sujets et de partager mon opinion face à ceux-ci, je tâcherai de m'en tenir aux faits par rapport au sujet d'aujourd'hui.



J'ai d'abord vérifié la définition exacte du mot pourboire dans le Larousse, pour y dénicher ceci : Somme d'argent versée par le client à certaines catégories de travailleurs, d'employés, en plus du prix exigé pour un service, etc. J'ai trouvé l'explication un peu poche, alors je suis allée vérifier ce que le Robert pour tous avait à dire à ce sujet : Somme d'argent remise, à titre de gratification, de récompense, par le client à un travailleur salarié. Déjà, en lisant les mots gratification et récompense, je me suis sentie un peu plus à l'aise.


Avant d'aller plus loin, tu dois savoir quelques trucs. Asteure qu'on sait ce que ça veut dire, il faut comprendre comment ça marche. Au Québec, à l'heure actuelle, le salaire minimum est fixé à 10,55$ de l'heure. Tu dois le savoir déjà, mais c'est un peu moins que ça pour les salariés à pourboires, qui eux reçoivent 9.05$ de l'heure. Cependant, pour que tu comprennes l'importance que le tip a dans ma vie (et dans celle d'un tas d'autres collègues) je dois t'expliquer comment je suis imposée sur les ventes que je fais. Pour demeurer objective, je dois premièrement mentionner quelques faits légaux. Premièrement, un serveur n'est jamais autorisé à prendre lui-même un pourboire (à moins que celui-ci ne soit inclus dans les ventes et que ce procédé soit indiqué clairement au client dans le menu), ni à dire quel montant lui revient. Là c'est jouer sur les mots. Je te donne un exemple pour que tu comprennes ce que j'ai le droit de faire versus ce qui est proscrit par la loi. Si tu ne me donnes pas de pourboire parce que t'es nouvellement arrivé au Québec, pis que tu t'es pas informé sur les normes ici, je suis dans le droit de te dire "le pourboire n'est pas inclus dans le prix". Rendu là, comme tu sais pas trop comment ça marche parce que t'es visiblement pas au courant, j'ai le droit de te dire quelque chose du genre "La majorité des gens laissent 15% de pourboire, ce qui équivaut aux taxes sur la facture". Je n'ai jamais le droit de te dire "Tu dois me donner tel montant" et encore moins le droit de le prendre avant de te rendre ton change, c'est du vol.



Bon là, y'a quand même des zones grises. Moi par exemple, j'ai deux bons clients qui viennent me voir pas mal toutes les semaines, qui boivent toujours la même affaire et qui me laissent toujours le même pourboire. À force, ils m'ont demandé de le compter moi-même et de leur remettre simplement leur monnaie (et la facture, il va sans dire!). Je suis un peu mal à l'aise avec le principe de prendre sans autorisation, même si je comprends le pourquoi de la chose et que dans le fond, je l'ai l'autorisation. Pour pallier à ça, en leur remettant la monnaie toute entière, je leur montre toujours ce que je garde pour moi (le montant qui a été entendu auparavant avec eux) et ils acquiescent avec un sourire et un hochement de tête. Ça leur simplifie la vie, pis moi ben ça me rend plus confortable de leur montrer clairement quel montant je prends. Tout le monde est content, pis les échanges se déroulent à merveille, à preuve, ils reviennent.


Il faut également que tu saches qu'un serveur, ça ne prend pas de pause. C'est l'heure de manger et le bar est plein? Too bad. Tu ne manges pas, tu en profites pour faire un max de ventes et ainsi t'assurer un salaire agréable. Je sais bien que dans les loi, il est indiqué que tous les travailleurs ont droit à une pause. Mes boss sont pas des esclavagistes non plus, ils sont très respectueux de nos besoins. C'est juste que généralement, je travaille toute seule. Me verrais-tu arrêter tout mon service pour quinze minutes pis juste aller m'asseoir pour lire le journal? C'est une question de gros bon sens, ça se fait pas. Ça serait vraiment plate pour les clients et en plus, c'est pas comme ça que l'argent rentre. Quand t'es serveur, tu sais déjà que passer une journée entière debout, sans manger, c'est chose courante. Tu grignotes une bouchée de ton lunch (qui est froid, bien souvent) entre deux clients, tu t'assures de ne pas avoir la bouche pleine quand quelqu'un vient te parler et tu fais ton travail, point. Je le dis souvent, mais je ne m'en plains pas, ça fait partie de la game, pis ça fait que les heures passent très vite. Y'a aussi des journées plus tranquilles, où tu fais vraiment pas beaucoup d'argent, mais que tu fais pas de grands efforts non plus, ça va de soi.




Là, je sais qu'il y a du monde qui commencent à grincer des dents. J'entends souvent des affaires comme "C'est pas dur de déboucher une bière pis de me la donner, ça vaut pas la peine de laisser un gros pourboire pour ça". C'est là que je pense que le bât blesse. Mon métier exige beaucoup plus que de déboucher ta bière pis de te la donner. Si c'était seulement ça, je comprendrais peut-être. Mais non, en tant que barmaid, j'en fais un peu plus que ça. Je te parle, je te souris, je t’accueille comme si t'étais chez nous, pis je suis de même avec tout le monde, systématiquement. Même les journées où chez nous ça va moins bien. J'appelle ça "mon costume". Il n'y a rien là de négatif, la plus part du temps j'ai pas besoin d'me forcer ben ben parce que j'ai un sourire d'étampé dans face depuis que je suis née pis que j'adore mon travail. Par contre, comme tout le monde, j'ai des journées plus molles que d'autres. Est-ce que tu t'en rends compte? À moins que tu me connaisses vraiment bien, je pense pas. C'est là tout l'exploit. Le bar, c'est un peu comme une scène de théâtre. Quand tu te punch in, tu deviens un personnage super social, enjoué, accueillant et festif. Ce genre de prestation (quoi que plutôt naturellement jouée pour ma part) devrait se mériter une certaine gratification ou reconnaissance, pour reprendre les mots de Robert.


Y'a évidemment des clients plus difficiles à contenter que d'autres, qui te font gagner ton salaire non pas sans efforts. Y'en a qui te commandent leur drink d'une manière animale, sans courtoisie ni politesse, et tu te dois de demeurer dans ton costume jusqu'au bout. Y'en a d'autres qui te font faire trois aller-retour parce qu'ils ont pas pensé de demander leur verre d'eau en même temps que leur kleenex ou je sais pas trop quelle autre patante qu'ils voulaient avec leur bière, faque finalement tu passes beaucoup plus de temps à faire les aller-retour pour les servir que si tu "débouchais" simplement leur bouteille. Y'a aussi les clients désagréables, c'est pas toujours leur faute je le sais, mais y'en a quand même qui cherchent les bibittes. Ils te picossent, passent des commentaires désobligeants, te rappellent que tu n'es là que "pour les servir", se plaignent que leur bière goûte un peu trop ceci et pas assez cela. On s'entend tous pour dire que si tu commandes quelque chose pis que tu trouves que c'est pas bon, c'est pas la faute du serveur (surtout au resto, avec la bouffe, c'est pas lui le cook). C'est toujours ben pas moi qui brasse la bière ou qui la choisie pour toi. Règle générale, s'il y a un problème de qualité avec le produit, je le remplace avec le plus grand plaisir et je vais probablement te donner un petit quelque chose de plus pour faire passer le malheur. Par contre, si c'est une question de goût, j'peux pas faire grand chose. Rendu à l'âge légal de sortir, tu dois commencer un peu à savoir ce que t'aimes pis ce que t'aimes moins. Pis si tu décides de gambler, attends-toi aux risques qui viennent avec. Y'en a vraiment pas beaucoup, mais les personnes vilaines, ça existe. Ils attendent clairement que tu t'emportes, ils te cherchent, mais toi t'es ben plus hot que ça faque tu restes professionnel, pis tu le fais pas pour le client, tu le fais POUR TOI, pour être fier de c'que tu fais, de comment tu le fais pis pour tes propres valeurs. Ça aussi, je pense, ça mérite une récompense.




Dans les époques les plus sombres de ma vie, alors que le drame frappait, j'ai toujours préféré aller travailler plutôt que de rester enfermée chez moi. Le costume dont je te parlais tantôt, il finit toujours par me rentrer dans la peau, pour de vrai. Si au début de mon quart c'était une façade, la plus grosse partie du temps, il finit par me rendre réellement heureuse. En plus, quand t'es dans le gros jus, y'a quelque chose de magique qui se passe avec tes tracas. Ils disparaissent. Pouf! Partis! Remplacés par les commandes, par les gros rires gras et par les tâches à faire. C'est d'ailleurs une des choses les plus formidables de mon métier, impossible d'être égoïste quand notre but ultime est le simple et pur plaisir des autres. Ça fini par nous avaler tout entier et on se sent si bien quand on est appréciés.


Autre fait légal important (et moins connu), le pourboire n'est jamais obligatoire nulle part au Canada, il n'existe aucune loi à ce sujet. On s'entend par contre pour dire qu'il est fortement apprécié compte-tenu du salaire crève-faim qu'un serveur fait sans celui-ci. Il est toutefois bon de savoir que personne, nulle part, n'est tenu légalement de laisser du pourboire. Si par exemple t'as eu un service de marde, t'as le droit de pas donner de pourboire. J'imagine que si ton serveur t'as donné un service médiocre et qu'il le sait, il ne s'obstinera même pas là-dessus. Par contre, questionne-toi avant de faire ça. Essaie de te demander si tu aurais fait mieux, s'il n'y a pas quelque chose qui aurait provoqué ce mauvais service. Là je suis pas en train de dire que c'est toujours la faute du client, vraiment pas, mais je pense que parfois, avec un brin d'empathie, il y a moyen d'être plus compréhensif. Par exemple en plein rush, ça se peut que le service soit plus long. Ça se peut aussi qu'il y ait une panne derrière le bar, un bris, un problème... Est-ce que c'est la faute du serveur? Peut-être, mais peut-être aussi qu'il a fait son gros possible, mais s'est retrouvé dépassé par la demande et n'a simplement pas pu bien te satisfaire, même s'il aurait donc voulu et qu'il a tout donné ce qu'il avait. Réconforte-toi en te disant que ce soir-là, il est probablement rentré chez lui avec la mine bien basse, pis ça n'avait rien à voir avec ton tip.



Tranche de vie. Pour les mêmes raisons pour lesquelles je m'attends à recevoir un bon pourboire, je laisse également du tip à mon coiffeur. Je sais que son salaire n'est pas le même que le mien, mais quand il prend la peine de me jaser ça et de m'intertainer pendant la durée de ma coupe, je trouve qu'il mérite plus que le tarif régulier. J'en laisse également au livreur quand je me commande de la bouffe. Je trouve qu'il fait un peu le même travail que moi en s'assurant que je reçoive ce qu'il a transporté dans un délai raisonnable et dans un bon état. Même quand je vais dans un restaurant "apportez votre vin", je laisse un pourboire pour l'alcool servi. Je donne toujours un peu plus que ce que la facture suggère pour la nourriture, même si c'est moi qui a apporté mon propre alcool. J'sais que j'me répète, mais c'est la même chose que quand "j'te débouche ta bière", tu payes pas juste pour ça, tu payes pour le service. Quand je vais à l'hôtel, je laisse aussi un petit quelque chose à celui qui fait la chambre. Ces personnes-là, qu'on ne voit jamais, font un travail remarquable. Ils torchent des affaires inimaginables (comme moi au bar des fois, d'où le respect), ramassent des dégâts épouvantables (pas dans ma chambre je te rassure) et méritent eux aussi une récompense. Le pourboire, selon moi, c'est ça. C'est un petit plus que tu donnes, quand quelqu'un a fait un petit plus pour toi.


Quand t'es serveur, tu laisses généralement un fichu bon pourboire partout où tu vas. Pour ma part, quand les moyens me le permettent, j'ai le pourboire généreux quand je reçois un bon service. En plus, si tu m'as bien servi, c'est sûr que je vais te le dire. J'vais te dire que tu fais bien ton travail pis que j't'ai trouvé pas mal bon. Ça coûte pas une cenne, pis maudit que ça fait du bien. Je l'ai déjà dit dans un précédent billet ça aussi, mais j'aimerais donc que les gens s'appliquent avec autant d'énergie que quand ils chialent pour le dire quand ça va bien.


En Europe, les pourboires sont inclus dans le salaire du serveur. Selon les statistiques, depuis qu'ils ont décidé de fonctionner comme ça, la qualité du service s'est améliorée et le stress semble avoir diminué chez les travailleurs. Je comprends pour le stress, cependant, pour l'affaire de la qualité du service, j'ai bien peine à y croire. Tous les clients européens qui viennent me voir me disent tous la même chose "Au Québec, le service est vraiment mieux que chez nous". Malgré les études, j'ai tendance à croire ces touristes. Me semble que c'est logique. Si je faisais le même salaire à me démener comme un diable dans l'eau bénite versus celui que je fais quand je sers juste trois ou quatre clients à l'heure, peut-être que j'aurais envie de prendre ça plus relaxe. Je suis vraiment contente de me défoncer à l'ouvrage, et même si j'en tire une immense satisfaction d'abord, mon salaire proportionnel à l'effort est clairement apprécié. Mais bon, je ne suis pas en mesure de contredire les études, ce n'est que mon humble avis. Sur ce, j'espère que ces informations t'ont permis d'en apprendre davantage et surtout de mieux comprendre l'importance de laisser un pourboire adéquat aux gens qui travaillent au service. Ça sera plus léger la semaine prochaine, promis!



© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's