Le chat sort du sac.

Tu penses peut-être que c'est pas un vrai travail c'que j'fais, pis j't'en veux pas. Tsé, moi aussi à une certaine époque j'me disais que j'faisais ça "en attendant". Les années sont passées. J'ai eu mon diplôme, un Bac pis toute. J'ai travaillé 5 ans dans mon domaine, pis même dans le gros jus sale, j'ai jamais lâché ma job de bar. C'est rendu comme des pantoufles, j'me sens en contrôle, pis quand j'reviens chez nous à la fin d'une journée, j'me sens accomplie. Là va pas penser que c'est facile pour autant, même si c'est l'fun et différent chaque jour, que j'peux pu m'en passer pis que ça me prends mon fix, c'est pas une job pour n'importe qui. J'veux pas m'en faire accroire, mais c'est quand même complexe comme travail. Faut gérer plein d'affaires en même temps avec un sourire dans face, ça prend un bon sens de la répartie pour survivre aux jokes douteuses, pis faut savoir additionner et soustraire rapidement. Ça travaille la mémoire sur un pas pire temps d'avoir toujours quatorze affaires en tête à la fois. Si tu trouves que ça a l'air facile de même, c'est juste parce que j'suis rendue bonne. Si t'es l'genre de personne à faire déborder ton bain parce que tu faisais la vaisselle en même temps pis que tout d'un coup le téléphone a sonné, t'es plus ou moins prêt pour faire ma job. Là j'suis pas en train d'me plaindre, j'aime ça moi te servir d'la bière, rigoler pis rencontrer plein de nouveau monde. Mais y'a quand même des affaires qui m'énarvent, malgré toute la passion qui m'habite. Pour exprimer tout ça, j'ai décidé de te faire une liste des préjugés que je rencontre et des questions (insignifiantes) qui viennent avec.



Tranche de vie? Ça fait longtemps que ce billet-là est écrit. Je me suis demandé longuement si je devais le publier ou non, simplement parce que ça frappe fort. Je le sais que j'va me faire haïr un petit peu, mais je le sais aussi que toi tu m'aimes ben, faque j'le fais pareille.


Y'a plusieurs genres d'humains qui sortent dans les bars, pis on s'entend tous pour dire que que le quotient intellectuel est inversement proportionnel à la quantité de monde présent dans une foule (et aussi inversement proportionnel au débit d'alcool consommé, genre), à moins que tu sois dans un party de retrouvailles d'astronautes. Des fois, un client ça te pose des questions quand ça vient te commander une bière au bar. Des fois, les questions sont tellement sans génie que ça en devient drôle. Là rassure-toi, j'le sais que toi, t'es pas d'même. Mais j'va quand même t'en raconter quelques unes qui reviennent souvent, on va rire.


Avertissement, tous les points suivants sont basés sur des histoires réelles. Les questions récurrentes seront (suivies entre parenthèses de c'que j'me dis dans ma tête avant de te répondre poliment quelque chose de socialement acceptable). Maintenant que tu comprends la patante, allons-y.



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1- Y'a-tu d'la bonne bière icitte? (Non, y'a juste de l'ostie de bière de marde, tout est vraiment dégueulasse si j'tais toi j'sacrerais mon camp.) Ah oui, j'en ai pour tous les goûts, qu'est-ce qui te plaît d'habitude que je puisse te proposer quelque chose qui correspond à tes préférences?


2- J'peux-tu avoir un drink surprise? (Yeah manne, j'ai justement un fond de bière qui traîne depuis 4h, le client qui la buvait avait des feux sauvages tout le tour d'la yeule, la surprise devrait éclore d'ici une semaine) Oui bien sûr, sucré, surette, amer...?


3- As-tu des toilettes? (Oui. Veux-tu savoir sont où asteure?) (Non, faut que tu traverses au restaurant voisin pis que tu demandes la clé) En bas de l'escalier, descends où t'es monté pour te rendre icitte. Y'a juste ça en bas tu peux pas te tromper.


4- J'peux-tu avoir ton meilleur whisky, en shooter? (Ben kin! Gros débile! Va t'enfiler un once d'alcool qui a vieilli 30 ans en fût de chêne en une gorgée, donne-moé trente piasses, fais la grimace pis dis à toute tes chums que c'est dégueulasse du whisky pis que tu comprends pas pourquoi c'est cher de même) Ben tu peux faire c'que tu veux, mais jte suggère d'y aller avec de l'entrée de gamme si tu veux te le boire d'un coup, anyways t'auras pas le temps de le savourer si c'est en shooter, faque un bon vieux Jameson devrait faire la job pour une fraction du prix.


5- J'peux-tu avoir une pinte de whisky? (Ben certain? J'te call l'ambulance pour... dans trente minutes disons?) Ici on sert ça à l'once, tu vas voir c'est fort c't'affaire-là, vas-y molo on en manquera pas, tu reviendras me voir quand ton verre sera vide.


Y'a aussi un paquet de questions qui cachent des préjugés, pas toujours intentionnés, mais qui peuvent être blessants. Sous la même formule, (les parenthèses sont le reflet de ma pensée) et mes réponses constructives visent à t'informer sur ma réalité, pas à me penser plus hot que le reste de la populace.


1- C'est quoi ta vraie job? (Ah parce que tu penses que c'que j'fais là c'est pas une vraie job toi?) Ben c'est ça, j'suis serveuse à temps plein, c'est un fichu de beau travail je trouve, pis j'rencontre toute sorte de monde (même des comme toé!), c'est super stimulant.


2- Tu dois être un party animal! (Ben oui, j'suis tellement festive qu'après avoir passé ma semaine à travailler au bar, la fin de semaine j'm'habille en mou, j'veux rien savoir de boire de l'alcool pis j'fais dla popotte tranquillement à maison en buvant de la tisane pis en regardant la télé. J'suis tellement WILD!) Bah oui, j'suis plutôt festive et j'aime ça être bien entourée. J'ai une vie sociale assez active, c'est pas plate!


3- Tu dois être toujours saoule! (Euhh... y'a quelque chose que t'as pas saisi dans le mot travailler toi hein?) Bah non, j'me modère, j'accepte un verre çà et là, mais je garde toujours la tête froide jusqu'à ce que je compte ma caisse à la toute fin (sauf une fois au chalet). C'est quand même pratique de savoir lire, écrire et compter quand t'as un rapport à faire pis des factures à détailler.


4- Tu vas me donner... (Okay, ça commence ben mal ton affaire toi...) Oui? Qu'est-ce que je peux te servir? (Y'a juste une personne qui peut me dire ça pis que ça passe ben, c'est devenu un running gag entre nous... Salut Pascal!)


5- 25¢ de tip pour une bière c'est assez, c'est pas compliqué à couler une bière pis ça prend même pas une minute (Hey toi t'es un vrai génie! On voit tout de suite que tu sais comment ça marche le pourboire!). Ouais ben en fait, moi je déclare toujours un certain pourcentage de mes ventes, alors quand tu me donnes moins que ça, je paye pour te servir (pis cré moé que tant qu'à payer ta bière, j'suis parfaitement capable de la boire moi-même aussi). Je ne peux pas te dire combien de pourboire tu dois me laisser, mais je peux te dire que la moyenne des gens laissent 15% pour mon vaillant service. Pis en plus, mon sourire est grétisse à ce prix-là! Ah pis jme permet un petit commentaire (comme si j'm'étais gênée jusqu'à présent, haha!), si tu me donnes trop de pourboire, je vais être la première à te le dire. Ça me rend mal à l'aise, j'ai l'impression d'être une mauvaise personne si j'te le dis pas. J'ai beau exercer dans le vice de l'alcool, ça ne fait pas de moi une personne moins sincère pour autant. Donne-moi ce qui me revient, j't'en demande pas plus. Si tu m'en donnes trop, pis que j'me rends compte que c'est un beau geste de ta part, y'a de fortes chances que je t'offre ta prochaine consommation. Ça se joue à deux ce jeu-là, je me rattraperai bien dans le détour.


6- Un serveur ça fait full cash. (Ah ben oui c'est certain, c'est pour ça qu'on a tous des gros chars, des maisons à 3 étages dans Montcalm, qu'on part en voyage 4 fois par année, ...) Ben en fait, quand tu considères que je n'ai aucune assurance dentaire ou médicale (ben à part l'assurance publique là), que je ne sais absolument pas quel salaire je vais faire cette semaine (encore moins cette année) pis que je tremble dans mes p'tites shorts en attendant de savoir de quoi va avoir l'air ma déclaration d'impôts, mes petites économies sont plutôt précaires. On s'entend qu'il faut que je gère bien mes finances si je veux prendre ma retraire comme tout le monde un jour.


7- Ce point-là c'est du non-dit. C'est une question d'attitude. T'as pas besoin de brandir ton 20$ à deux pouces de ma face pour que j'te vois. T'as pas non plus besoin de gesticuler comme le gars qui manipule les bâtons lumineux sur la piste d'atterrissage à l'aéroport pour que je te remarque. Je t'ai vu, j'arrive. Prends ça relaxe, dès qu'on a eu un eye-contact, t'es déjà dans ma liste de choses à faire rapidement, inquiète-toi pas, je le sais que tu m'attends. T'as pas non plus besoin de taper ton verre vide sur le comptoir, ni de siffler (j'suis pas un chien, yo!). Si jamais tu vois que c'est long, lèves-toi, viens me voir, je te jure ça niaisera pas. Ça m'arrive (et je m'en excuse) d'oublier quelques affaires quand je suis dans le rush. J'serai pas insultée, j'va même te remercier (la courtoisie, ça fait du bien!).


Là j'ai l'air d'une grosse hypocrite. J'le sais (haters gonna hate) que ça va avoir des répercussions cet article-là. Mais ça fait un bout que j'me dis qui faut que ça sorte, pis c'est pas juste pour moi, c'est pour tous mes collègues, que je connais ou pas. Moi tout c'que j'veux, c'est que tu comprennes ce à quoi je (pis tous les autres) fais face au quotidien. Toi qui me lis chaque dimanche, je le sais déjà que t'es ouvert d'esprit. T'as probablement bien rigolé en lisant ce billet-là, parce que le chapeau te fait pas. Toi tu me comprends. C'est justement pour ça que j'te dis ça à toi, c'est parce que je sais que t'as tout le potentiel pour m'aider.




Rares sont ceux qui valorisent le métier de barman, mais en même temps tout le monde est ben content d'avoir un serveur compétent quand vient le temps de sortir. C'est un peu paradoxal... Pour comparer avec une autre job non-glamour, pense au gars qui ramasse tes poubelles. Y'a beau charrier des vidanges à la semaine longue, son travail est archi-important. Le jour où y viendra pas travailler, c'est toi qui va rester dans tes déchets. Ça en prend du monde pour faire les métiers moins high class, pis ça en prend qui le font bien. Si tout le monde travaillait dans des bureaux à la journée longue, qui te la servirait ta bière sur le 5 à 7 après le bureau? Le métier de barman, c'est un vrai métier. Respecte les gens qui ont choisi de faire ça (parce que oui, on peut choisir ça).


La prochaine fois que tu verras un serveur faire son gros possible pour te rendre heureux, t'as le droit de lui dire que tu apprécies ses efforts. C'est tellement plus facile de s'ouvrir la bouche juste quand on a quelque chose de négatif à dire, pis j'aimerais ça que ça change. T'as même le droit d'intervenir quand tes amis débiles agissent comme des gros primates avec la fille derrière le bar (on en connait tous des gorilles). Parce que ouais, ça peut être un vrai métier être barman, pis comme dans n'importe quel autre travail plus conventionnel, ça dépend juste du coeur que tu mets à faire ta job.

© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's