Viens icitte que j'te french!

Ça fait presque deux mois que je t'écris chaque dimanche. C'est pas mêlant, j'passe ma semaine à penser à toi pis à ce que je vais te dire. J'toute énarvée à chaque fois que j'appuie sur le bouton "mettre en ligne". J'me demande si tu vas me lire jusqu'au bout, si tu vas aimer mes histoires, si tu vas les partager, si tu vas rire, si tu vas te retrouver là-dedans, si je vais te plaire, pis mille autres affaires. J'me sens de plus en plus proche de toi, faque j'ai envie de te raconter des choses personnelles, des choses auxquelles je pense mais que j'ai dit à personne. Aujourd'hui j'veux t'expliquer pourquoi j'te parle de même.



First y faut que tu saches que je me suis longtemps demandé comment j'allais m'adresser à toi. J'me suis demandé si je devais utiliser un français classique pour te montrer que je maîtrise la langue ou si je devais pas plutôt utiliser un français plus familier pour te montrer mes couleurs. T'as ben vu que j'ai choisi d'y aller avec le cercle chromatique au complet, comme si t'étais avec moi, direct dans ma face, avec toute la panoplie de mots-de-rue que j'connais. J'ai choisi de te parler sans flafla, pas de taponnage, pas de tétage. J'ai choisi d'utiliser la langue du Québec pour le faire. Tsé celle que l'monde juge un peu quand ils l'entendent pour la première fois pis qui viennent pas d'icitte. Celle qui change selon les régions, qui évolue constamment, qui intègre quelques mots empruntés à l'anglais qu'on mâche et recrache comme une gomme avec notre salive toute mêlée dedans. Une langue vivante, comme un beau gros french ben trempe.


Moi ça me gêne pas d'utiliser des mots qui sont pas dans le dictionnaire, même si des fois j'ai l'air d'un truck quand j'te parle. Ça me dérange pas non plus de te tutoyer, parce que j'me sens proche de toi quand je le fais, pis pour moi c'est vraiment pas irrespectueux. Ça me dérange pas de skipper une couple de "ne" devant mes "pas", j'suis pas l'genre de fille qui s'enfarge din fleurs du tapis. J't'un peu moumoune par exemple, j'me suis demandé si j'allais pas te choquer, si j'allais pas m'attirer les outrages des pointus-de-la-langue, ceux qui donnent juste des tits-becs-secs. Pis j'me suis dis "Ah pis d'la marde, j'va te frencher pareille". J'le sais que c't'une maudite belle langue le français, mais je sais aussi qu'entre nous, on parle pas pareille que dans les livres. C'est ce qui rend notre bouche de québécois si savoureuse. On est entourés d'anglophones pis on a quand même survécu à l'immersion. Pour ça y'a ben fallu s'adapter un peu, cuisiner notre propre potion magique comme les gaulois dans Astérix. Là j'veux pas que tu te fâches, j'pas en train de te dire que j'accorde pas d'importance au respect de ma langue maternelle, bien au contraire. J'suis pas non plus en train de te dire que c'est pas grave si tu maîtrises pas ta grammaire pis si tu gères mal ton choix de mots. Sauf que moi, j'suis ben fière de parler québécois.


Je suis de celles qui pensent que c'qui décrit le mieux un peuple, c'est le choix de ses sacres. À ce sujet, j'ai remarqué quelques affaires. Quand t'es anglophone, tu blasphèmes en utilisant des mots reliés aux organes sexuels et aux déjections humaines. Tu vas dire asshole, dickhead, fuckface, jerk, pis d'autres affaires du genre pour te défouler. C'est comme si les anglos étaient sexuellement frustrés, genre. Quand t'es québécois pis que t'es en tabarnouche, tu vas plus utiliser des mots d'église que t'as au préalablement un peu varloppé. Tu vas dire tabarnaque (pis jamais tabernacle, sinon t'as comme l'air vraiment moins fâché, même que j'pourrais te rire dans face si tu fais ça devant moi), crisse, câlisse, pis un paquet d'autres mots religieux. C'est comme si on trahissait nos racines à travers nos sacres, comme si on en voulait vraiment à l'église pour les années d'oppressions subies auparavant. Notre langue est comme l'expression de nos vieilles blessures cicatrisées, qu'on expose avec fierté en se disant qu'on a vécu des drôles d'affaires, mais qu'on s'en est sortis.


J'suis toujours surprise de recevoir nos cousins français pis de constater qu'ils comprennent rien de c'qu'on dit les premières semaines. Pourtant, messemble que nous autres on les comprend bien. Pour pallier à ça, on se force un peu plus. On tasse nos sublimes expressions pour utiliser des mots "corrects", on articule plus et on parle plus lentement. Au bout d'un certain temps à se côtoyer entre cousins, on se contamine. Pareille comme quand on fête Noël avec un petit rhume, pis qu'on contamine toute sa famille parce qu'on se donne des becs quand même. Un français, si ça passe plus que trois mois au Québec, ça se met à dire pantoute, ôte ton coat (parce que si tu passes trois mois icitte, tu dois t'être procuré un manteau), tasse toé de d'là, j'peux tu pis là je t'épargne les sacres. Ça d'l'air qu'on est pas si pire que ça au fond, ça se passe bien comme échange, au bout d'un temps on arrête de faire attention à comment on se parle, pis nos cousins deviennent tranquillement une partie de la gang. Au Nelligan's, on a connu quelques français qui se sont vraiment bien intégrés, pis au bout d'un temps on a même oublié qu'ils étaient pas "de souche". Les au revoir (jamais je n'utiliserai le mot adieux) ont été déchirants. Faut croire qu'on est attachants avec notre jargon de bucherons (salut Dimitri!).


Au bar quand je travaille, je rencontre beaucoup de touristes, toutes catégories confondues. Peu importe d'où ils viennent, y se passe tout le temps la même affaire. Je les sers dans leur langue (tant que faire se peut), en anglais le plus souvent (tsé on est quand même un beau spot de vacances pour les américains) pis au bout d'un moment (pis de quelques verres de whisky su mon bras) ils veulent apprendre des mots en français. Y'a comme un ordre logique dans l'éducation que tu donnes aux touristes dans un pub. En premier, si tu m'as demandé de t'enseigner quelque chose, c'est sûr que j'vais t'apprendre à te câller une bière. Après que c'est faite, tu vas probablement apprendre à demander où sont les toilettes (tsé c'est logique, après ta bière va ben falloir que tu pisses un jour ou l'autre), pis après BOOM ! On passe aux sacres. C'est quasiment toujours de même que ça se passe, pis personnellement, j'trouve ça beau. C'est tout le temps drôle d'enseigner des saloperies en mentionnant pas vraiment que c'est vulgaire. Là j'prends pas les touristes pour des caves non plus, j'me doute ben qu'ils se rendent compte du subterfuge, mais j'suis pas mal sûre qu'eux autres aussi, y trouvent ça drôle. Anyways, je prends tellement soin de mon monde que j'suis pas mal sûre que le lendemain ils se souviennent pu de grand chose, faque ça compte pas vraiment comme un mauvais coup, hein?

On est réputés pour être un peuple accueillant, amical, pacifiste et festif. C'est le genre de réputation que j'essaie d'entretenir, pis tu m'aides ben gros. J'te trouve sexé quand tu prends la peine de te forcer pour communiquer avec quelqu'un que tu connais pas, pis qui en plus parle pas la même langue que toi. Y'a clairement un langage qui est universel pis c'est celui du coeur (mon pref). Qui plus est, j'trouve que tu le maîtrises pas mal ben, continue sur ta lancée!



© 2016 Manon Choquette, alias la serveuse du Nelligan's